Eric Veillette
Chercheur en histoire judiciaire depuis 1990, Eric Veillette se spécialise dans l’étude exhaustive de dossiers judiciaires qui ont marqués le Québec. Jusqu’ici, il nous a donné trois livres : L’affaire Dupont (2014), L’affaire Denise Therrien (2015), et L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde (2016). Parfois appelé comme consultant ou conférencier, il nous réserve d’autres publications au cours des prochaines années, toujours avec le souci de diffuser au public la vérité afin de permettre à celui-ci de construire sa propre opinion.

LUCIEN PICARD, PRÉDATEUR SEXUEL

Le mercredi 28 juillet 1954, David Trudeau et sa femme, qui habitaient au 974 rue Chenneville, tout près du terminus de tramway de la rue Craig, rapportaient la disparition de leur fils de 6 ans, Raymond Trudeau. Le père travaillait dans une usine située à quelques pas de leur logement alors que la mère était serveuse dans un restaurant du rez-de-chaussée. Vers 17h00, l’enfant alla voir son père au travail, lui demandant 5¢ pour de la crème glacée. Celui-ci refusa puisque ce serait bientôt l’heure du souper. Ce fut la dernière fois que David Trudeau voyait son fils vivant. Le jeune Gary Waddell, un camarade de Raymond, dira l’avoir vu partir avec un inconnu d’âge adulte, ajoutant que l’homme avait « une drôle de peau ». Il n’en faudra pas davantage pour faire craindre le pire aux parents. La police effectua des recherches le jeudi et le vendredi, tandis que les Trudeau offraient une récompense de 250$ à quiconque ramènerait leur fils.

Au matin du samedi 31 juillet, vers 7h00, deux travailleurs, Roger Levac et Eddie Drainville, descendaient la rue St-François-Xavier lorsqu’ils ont aperçu deux boîtes près de l’espace réservé aux déchets. Puisqu’il avait lui-même sorti les poubelles la veille sans avoir remarqué ces boîtes, Levac décida d’aller voir. L’une des boîtes contenait un pied humain, deux jambes et deux mains. À 7h15, les constables Aimé April et Raymond Paquet débarquaient sur les lieux, suivis de près par les détectives Marcel Saint-Pierre et Marc Maurice de l’escouade des homicides. Dans la deuxième boîte, ceux-ci découvrirent une tête dont les oreilles et le nez avaient été découpés. Le lien fut rapidement établi entre ces restes humains et la disparition de Raymond Trudeau. Le père, qui avait prévu une fête pour souligner le 6ème anniversaire de son fils, né un 27 juillet, dut se contenter d’aller identifier son corps à la morgue. Rapidement, Allô Police parla de sodomie pour expliquer le mobile du crime. L’examen préliminaire à la morgue fut effectué par le Dr Paul Martin, médecin légiste, qui avait conclu que « l’assassin s’était livré sur lui à des actes de sadisme avant de le faire mourir. Le nez et les yeux et les oreilles ont été presque complètement arrachés; son visage est méconnaissable »[1].

Le dimanche, des locataires du 267 Ouest de Lagauchetière contactèrent les policiers pour leur faire part qu’une odeur nauséabonde émanait de l’appartement d’un dénommé Lucien Picard, 45 ans[2]. En ouvrant la porte du logement, l’odeur s’accentua avant que les policiers ouvrent une valise contenant le torse du jeune garçon. « Ce torse, on l’avait mutilé, en lui ouvrant le bas du ventre avec un instrument tranchant », pourra-t-on lire dans Allô Police. Rapidement, on lança un avis de recherche à l’échelle provincial pour retrouver Lucien Picard, un homme mesurant un peu moins de 5 pieds.

Le lundi 2 août, vers 9h10, c’est un appel téléphonique au quartier général de la Sûreté municipale de Québec qui informa les policiers que l’assassin de Trudeau se tenait en face d’un garage de la rue St-Luc dans le quartier St-Sauveur. Lorsque deux policiers s’approchèrent, quelques minutes plus tard, il prétendit s’appeler Bilodeau avant de finalement donner son vrai nom. Au poste, il fera deux déclarations mais refusera de signer la dernière. Des détectives de Montréal viendront ensuite le cueillir pour le ramener.

Les vêtements encore sanglants de Picard furent confiés au Dr Rosario Fontaine. Pendant ce temps, les policiers découvrirent que Picard avait été vu avec un autre homme dans sa chambre, le matin même où l’on découvrait les boîtes. Il s’avéra que cet homme était son frère, Henri Picard, qui habitait au 407 Est de la rue Lagauchetière. Celui-ci avoua être allé à la chambre de son frère mais sans savoir ce qui se passait. C’est lui qui permit aux policiers de dresser une certaine biographie de l’accusé. Lucien était donc le 23ème enfant d’une famille de 24. Jusqu’à l’âge de 29 ans il avait résidé dans le quartier St-Sauveur de Québec avec ses parents avant de décrocher un emploi de machiniste. La même année, il épousait une fille de l’endroit qui lui donna deux enfants. Alors qu’il avait 38 ans, sa femme décéda au moment d’un autre accouchement qui coûta également la vie au nouveau-né. C’est après ce drame que Picard était venu s’installer à Montréal avant de placer ses deux enfants en institution pour se remarier. Mais cette dernière union fut de courte durée. Quelques jours seulement avant le meurtre du petit Trudeau, cette seconde épouse était revenue auprès de lui avant de le quitter à nouveau. Voilà probablement l’élément déclencheur de sa folie meurtrière.

Étant donné la nature de son crime, les médias parlèrent d’un désir de lynchage parmi la population. Une foule d’environ 75 personnes l’attendait le 5 août à la porte de la morgue de la rue Saint-Vincent pour l’enquête du coroner. Des policiers à cheval furent demandés sur place pour disperser les manifestants qui en voulaient à celui qu’on surnommait « le boucher de la place d’Youville ». Picard, très craintif, arriva à bord d’une voiture de police vers 11h00 sous les injures de la foule. C’est le coroner A.-B. Clément qui présida l’enquête, alors que Me George Hill représentait la Couronne. Le Dr Rosario Fontaine y expliqua avoir constaté que l’enfant avait été tué par strangulation, ce qui souleva les sanglots de la mère. Un voisin d’immeuble de Picard dira ensuite que ce dernier avait pour habitude de boire et que la dernière fois qu’il l’avait vu, au soir du 30 juillet, Picard était en état d’ivresse.

Le frère de l’accusé expliqua avoir détecté une odeur étrange dans la chambre mais que Lucien lui avait dit qu’il avait de la viande à livrer à un ami travaillant au Grand Central Hotel et qui s’adonnait à l’élevage d’animaux. Les deux frères avaient ensuite passé la soirée dans une taverne de la rue Bleury avant de se laisser. Le jury du coroner déclara Picard criminellement responsable de la mort de Raymond Trudeau. Quelques heures plus tard, il comparaissait devant le juge Maréchal Nantel pour être officiellement accusé de meurtre. Il fut ensuite conduit à la prison de Bordeaux.

Pour Allô Police, un journal consacré aux faits divers lancé l’année précédente, ce fut l’occasion de rappeler aux lecteurs qu’un meurtre avait été commis au Grand Central Hotel, le dernier lieu de travail de Picard, en 1950. Dans la nuit du 12 au 13 juin 1950, le corps d’Helen Bomwer, une prostituée de 37 ans connue sous différents pseudonymes, était retrouvée morte étranglée dans l’une des chambres de cet hôtel situé au 762 rue Windsor. Toutefois, Picard n’avait rien à voir avec cet incident puisque le meurtrier, Gérard Boyer, s’était lui-même livré aux autorités moins de 48 heures après le crime.

L’enquête préliminaire de Picard se déroula devant le juge Irénée Lagarde. Me Paul Aubut défendait l’accusé alors que la Couronne était représentée par Me Maurice Cousineau. Le propriétaire de l’immeuble, Edmond Moreau, 24 ans, raconta que Picard habitait dans l’une de ses chambres depuis environ trois mois. Le juge Lagarde considéra ensuite que la preuve était beaucoup trop circonstancielle, qu’il faudrait davantage de preuves pour se diriger vers un procès. Il ajourna l’enquête à la semaine suivante. Me Aubut, 39 ans, avait défendu quatre autres accusés de meurtre au cours des cinq dernières années : deux avaient eu droit à un verdict d’aliénation mentale alors que les deux autres avaient été condamnés pour manslaughter. Suite à cette décision du juge Lagarde, il déclara : « je veux qu’il soit bien entendu, au début de cette enquête, que je sympathise grandement avec la famille Trudeau qui a été si fortement éprouvée. Je suis de l’avis du juge Maréchal Nantel qui a dit qu’il n’appartient pas au public, ni à la presse, de condamner un accusé dans ce pays ».

Chose assez rare, le procureur général de la province, c’est-à-dire le premier ministre Maurice Duplessis, décida d’appliquer le preferred indictment pour casser la décision du juge Lagarde et ainsi obliger Picard à subir son procès. Le juge Lagarde se contenta de déclarer que la manœuvre était tout à fait légale et que le procureur général pouvait prendre cette décision s’il jugeait qu’il y avait matière à pouvoir condamner l’accusé. Pour sa part, Me Aubut se tourna vers une autre stratégie en demandant une expertise psychiatrique pour son client. De plus, la cause étant devenue célèbre à travers tout le Québec, Me Aubut craignait de pouvoir trouver un jury impartial.

Lucien Picard, à gauche, mesurait un peu moins de 5 pieds.
Lucien Picard, à gauche, mesurait un peu moins de 5 pieds.

Picard, l’homme au visage « rougeaud et pommelé »[3] se présenta sans avocat devant le juge Wilfrid Lazure le 2 novembre pour déclarer : « je suis coupable de meurtre et je veux être pendu le plus tôt possible. Il n’y a pas de justice pour moi ici-bas. Je ne l’obtiendrai que dans l’autre monde, j’en suis persuadé! On a tellement parlé de moi, on en a tellement dit à mon sujet, on a raconté tellement de mensonges que je veux en finir! Cette justice que je réclame, je suis convaincu que je ne l’aurai pas sur terre »[4]. Le juge le renvoya tout de même subir son procès, quelques jours plus tard, tout en exprimant son souhait de lui désigner un avocat d’office car il semble que Me Aubut s’était retiré du dossier. En effet, c’est ce que laissait entendre Allô Police alors que d’autres journaux démontrèrent que Me Aubut continua pourtant d’épauler son client jusqu’au procès. Par ailleurs, les psychiatres avaient conclus que Picard était sain d’esprit.

Le procès se déroula les 8 et 9 novembre au palais de justice de Montréal devant le juge Lazure. Picard prétendit ne garder aucun souvenir de l’agression mais l’agent Léo Plouffe, expert de la police, dira avoir trouvé du sang humain sous les ongles de l’accusé qu’il avait ensuite fait analyser par le Dr Fontaine. « Le Dr Rosario Fontaine a révélé que le démembrement de l’enfant avait été fait avec un couteau à pain dentelé, dans la chambre habitée par Picard, à 267 ouest, Lagauchetière. Picard habitait une petite chambre dans la cave »[5]. Dans cette pièce, les enquêteurs avaient prélevé un morceau de prélart, des serviettes, une taie d’oreiller, un drap, un pantalon gris, une couverture verte, et un linge à vaisselle taché de sang. Dans un plat on avait également découvert des traces de chair humaine et deux cheveux qui furent identifiés comme ceux de la victime. La défense n’eut aucun témoin à présenter. Toutefois, on décida de miser sur le témoignage de l’accusé. Alors Picard prêta serment avant de s’offrir aux questions des procureurs.

Selon La Patrie, Me Aubut aurait posé une seule question à son client : « vous souvenez-vous d’avoir tué l’enfant Trudeau? ». L’accusé nia, ajoutant qu’il ne l’avait jamais vu avant de découvrir les morceaux de cadavre dans sa chambre. « Il ne se souvient que vaguement de ce qu’il a dit dans les deux déclarations qu’il a faites à la police de la ville de Québec. Il ne dit pas que la police lui a soutiré les aveux, mais il dira au juge que c’est la police qui lui a raconté les péripéties du crime commis à Montréal »[6].

Lorsque le juge Lazure lui demanda ce qu’il avait l’intention de faire de cette « viande », c’est seulement après un long silence que l’accusé répondit qu’il ne voulait pas dire à son frère qu’il avait découvert un corps d’enfant dans sa chambre. Il poussa l’audace jusqu’à prétendre qu’il avait eu l’intention de contacter la police, sans pouvoir en faire la preuve cependant.

Dans son édition du 10 novembre, La Patrie le surnommait « le boucher de la rue Lagauchetière », ajoutant que « jamais procès n’a autant donné le haut-le-cœur à ceux qui par devoir ont dû écouter les détails d’un crime dont les gestes répugnent. Le récit de ces horreurs faisait courber la tête de honte aux auditeurs qui n’osaient même pas se regarder et cependant Picard, le tueur d’enfant, jetait un regard curieux, du coin de l’œil, pour voir l’effet de son crime sur ceux qui en entendaient le récit. Aucun geste, aucune parole, au cours des séances du procès n’échappait à Picard. L’œil vif et intéressé, il voyait tout. Il soutenait du regard ceux qui osaient l’envisager »[7].

Les restes du jeune Raymond Trudeau furent retrouvés près de conteneurs à déchets.
Les restes du jeune Raymond Trudeau furent retrouvés près de conteneurs à déchets.

Dans sa plaidoirie, la défense, par la voix de Me Paul Aubut, tenta de plaider l’aliénation mentale, extrapolant sur le fait que de tels gestes ne pouvaient pas être commis par un homme normal. Me John Bumbray de la Couronne dira lui aussi que ce crime ne pouvait être l’œuvre d’un homme normal mais qu’il pouvait avoir été commis « par un sadique intelligent et que les sadiques de cette espèce doivent être pendus ». Il ne fallut qu’une quinzaine de minutes aux jurés pour délibérer et revenir avec un verdict de culpabilité. L’exécution fut aussitôt fixée au 11 février 1955. Le juge Wilfrid Lazure, qui pourtant en avait vu d’autres, lancera ensuite à l’accusé « je vous plains, non à cause du châtiment que vous recevez, mais pour les remords qui doivent vous torturer depuis que vous avez commis ce crime, le plus révoltant et le plus sadique que je connaisse »[8].

À l’occasion de son exécution, La Patrie souligna que le crime de Picard avait été pour les policiers de la ville « l’un des meurtres les plus horribles dans l’histoire de la métropole ». Picard assista à une messe de minuit avant que le shérif Hurteau s’occupe de superviser son exécution. C’est à 0h30, au petit matin du 11 février, que la trappe s’ouvrit sous les pieds de Picard. Son décès fut constaté à 0h44.[9]


[1] Le Canada, 2 août 1954.

[2] Allô Police le décrira tantôt comme un homme de 44 ans, tantôt de 53 ans. Selon d’autres sources, il avait 43 ans.

[3] Le Canada, 2 août 1954.

[4] Allô Police.

[5] La Patrie, 9 novembre 1954.

[6] La Patrie, 9 novembre 1954.

[7] La Patrie, 10 novembre 1954.

[8] La Patrie, 10 novembre 1954.

[9] Sur son site Internet La Mémoire du Québec Me Jean Cournoyer écrit que Lucien Picard a été pendu pour les meurtres de six personnes. En septembre 2015, Me Cournoyer me répondait dans un courriel qu’il croyait se souvenir que cette information lui provenait d’Allô Police. Après vérification dans ce journal et les autres déjà cités, il m’a été impossible de confirmer cette information. Le 3 août 2015, le bureau de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BANQ) à Montréal m’informait que leur dossier judiciaire concernant le procès de Picard a été détruit. Pour le consulter, il faut donc se tourner vers les Archives National du Canada à Ottawa.

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