Le vieux




Quel âge a t-il donc ce vieux? 85, 90 ans peut-être.

Il est assis en plein soleil dans le salon de l’un de ces endroits qu’un ministre quelconque a nommé « milieu de vie ». Ce CHSLD compte une centaine de chambres, toutes remplies de vieux et de vielles.

Le vieux reste là, car il est incapable de faire rouler par lui-même son fauteuil roulant. Il attend. L’attente est parfois très longue avant que la préposée qui doit s’occuper de 11 autres vieux ne vienne le chercher. Mais que fait-il donc, ce vieux, de son réveil à six heures le matin à son coucher à vingt heures? Il pense.

Oui, il pense à sa vie. Il se souvient, jour après jour, des bons et moins bons moments passés. Il n’ose pas penser au présent et encore moins au futur, car il considère qu’il n’a aucun autre futur dans cet endroit que la fin. La mort sera, croit-il, sa délivrance.

Il se souvient du jour, il y a 11 ans, qu’il est arrivé ici. Il pouvait marcher avec son déambulateur pour autant qu’il soit accompagné. Comme il ne pouvait plus tenir maison et que sa femme et son fils unique sont décédés, et pour ne pas être un fardeau pour ses petits-enfants, il prit cette décision qu’il regrette amèrement depuis le premier jour.

En arrivant ici, on lui a dit que, comme il lui fallait être accompagné pour aller à la salle de bains et qu’il manquait de personnel, il valait mieux lui mettre une culotte d’incontinence. Le vieux se demandait bien ce que ces mots signifiaient. On lui a donc dit : « Mais oui, vous savez… une couche.»

Il protesta, le vieux. À un point tel que le grand patron est venu lui expliquer que les employés n’avaient pas vraiment le choix, et lui non plus. La couche était obligatoire. Le voilà donc, le vieux, avec une couche aux fesses, jour, soir et nuit, pour le reste de sa vie. Ouf!

Il se souvient aussi, le vieux, que, lorsqu’il était jeune, il a défendu son pays. Il a même reçu des médailles qu’il a affichées fièrement sur le mur de sa chambre en arrivant ici. Pleines de poussière, elles y sont toujours. Par contre, rares sont les personnes qui s’y intéressent. Il a été témoin des horreurs de la guerre et de la barbarie dont est capable l’être humain. Pas une seule nuit ne s’est passée sans qu’il ne fasse des cauchemars. Il se réveille en sursaut et il voit et revoit ses amis qui ont été littéralement décapités par une mine anti-personnel. Chaque nuit, le même scénario se répète, encore et encore.

De retour dans son pays, le vieux décida de quitter l’armée. Bien qu’il n’était plus comme avant, il ne savait pas de quoi il souffrait. Le choc post-traumatique et les maladies mentales existaient à l’époque, mais personne ne le savait. Personne n’en parlait. Il décida de faire carrière au sein des forces policières. Il aimait aider ses semblables. On lui a offert à plusieurs reprises de gravir les échelons. Chaque fois, il refusa. Il fut donc patrouilleur tout au long de ces trente années qui sont passées trop vite.

Deux ans après avoir été accepté comme policier, il rencontra une femme colorée, féminine, déterminée et, comme lui, très humaine et respectueuse des autres. Ils unirent leurs destinées et eurent un beau garçon.

Le fils, une fois adulte et après avoir posé maintes et maintes questions à son père sur la vie dans les forces armées, décida, lui aussi, de servir son pays. Il adorait cette vie pleine de défis, qui n’est pas routinière. Un jour, il annonça à ses parents, sa femme et ses enfants, qu’il doit quitter pour le Koweït. Il y fut basé près de trois ans. Il en est revenu dans un cercueil recouvert du drapeau de son pays. Sa femme est donc veuve et ses deux enfants, orphelins de père.

Le vieux était là lorsque la dépouille de son fils est arrivée à l’aéroport. Jamais dans toute sa vie adulte n’a-t-il pleuré autant que ce jour où son fils, son héros, est revenu au pays. Sa femme, quant à elle, sombra dans une profonde dépression. À partir de ce jour fatidique, elle ne fut plus jamais la même. Elle était à ce point affectée par le départ précipité de son fils qu’elle ne pouvait plus vivre ainsi. Elle s’enleva la vie quelques années plus tard, à la date de l’anniversaire de naissance de son cher garçon.

Chaque jour est ainsi. Chaque jour, le vieux pense. Il se remémore cette vie faite de hauts et de trop nombreux bas.

Il a bien tenté durant les premiers mois de son arrivée au CHSLD de raconter sa vie. Il ne le fait plus maintenant, car il sait que personne ne l’écoutera puisqu’ils n’en ont pas le temps. Le temps est précieux ici pour ces personnes dévouées, mais surchargées, qui prennent soin des vieux.

Lui, par contre, ne trouve plus le temps précieux. Il le trouve long. Il est las d’attendre. Il ne sait même plus ce qu’il attend. Parfois, il se surprend à supplier la mort, mais ses souvenirs et sa lucidité lui donnent la soif de continuer encore un peu.

Dans ce salon, il y a un téléviseur qui est toujours fixé au même poste, celui des nouvelles continues. Il entend souvent les élus parler des vieux. Ils disent régulièrement que la population est vieillissante. On parle aussi de morts tragiques, des bains et de maltraitance. Le vieux se demande pourquoi on ne fait qu’en parler sans jamais agir. Il sait ce qui se passe dans ces endroits. Il en a été et en est toujours témoin. Mais lui, le vieux, ne peut rien y faire. Lui qui fut déterminé, courageux et toujours prêt à aider son prochain, sait bien que personne ne l’écoutera. Il sait qu’il fait désormais partie des sans-voix de la société.

Il va bientôt aller se coucher. Demain, tout recommencera. Une journée calquée sur la précédente pour laquelle personne n’a d’intérêt. Personne, sauf le vieux, car il doit la vivre et la revivre encore et encore.