Une nuit avec le grand Jean Guy

Si on reviens, je te jette en bas du balcon, compris vieux soûlon ?




10-04 MÉDIA

1972

Comme nous avons une équipe de trois hommes et, étant le troisième, il m’arrive de travailler avec une autre voiture que la mienne, quand mes deux coéquipiers sont au travail.

C’est ainsi qu’en ce vendredi nuit, j’ai la chance de travailler avec le gentil géant Jean Guy B.. Ce bonhomme toujours joyeux, toujours présent, prêt à aider et joueur de tour au surplus fait partie des vétérans nous enseignant les rudiments d’une vraie police de quartier. Dans ses temps libres, notre bonhomme est aussi portier dans un restaurant italien très bien connu du centre ville. Un restaurant qui dure encore!

La nuit part en grand. Premier appel, chicane de ménage, mais nous, on le reçoit comme :

 »Plaignant information »

À l’époque, le répartiteur ne se cassait pas la tête quand il ne comprenait pas. Alors on recevait beaucoup d’appels de ce genre.

Nous voici donc sur la rue Saint-André près de Sainte-Catherine en plein bordel. Nous entendons la dispute à partir du trottoir d’en face. Je grimpe le premier; Jean Guy n’est pas trop pressé, il avance à pas calmes et posés d’homme d’expérience. Il n’a pas le temps de me prévenir, je sonne à la porte et reste planté bien devant. En vieux routier, Jean Guy est déjà planqué sur le côté. La porte s’ouvre et un homme passablement saoul sort avec une carabine à répétition de calibre 22 qu’il appuie bien comme il faut contre mon nombril.

– Ayez pas peur constable… Est pas chargée !

J’ose à peine bouger et lentement très lentement, du bout des doigts, je prends l’arme des mains de l’ivrogne et actionne l’éjecteur. Pas vrai… Une cartouche tombe sur le plancher. D’un coup, Jean Guy se précipite sur l’arme et la fracasse sur le mur de brique. La pauvre éclate en morceau et le canon se plie; ce ne sera jamais plus une arme. La femme crie après l’ivrogne se confondant en excuses et Jean Guy y va de sa sérénade.

-Si on reviens, je te jette en bas du balcon, compris vieux soûlon ?

Avec ces belles paroles, nous n’aurons plus de problèmes avec lui pour la nuit. C’est ça, la psychologie.

Nous n’avons pas réintégré l’auto, qu’un deuxième appel nous envoie Sainte-Catherine et Jeanne-Mance pour une bagarre. Cette fois, c’est dans une maison de chambre et tout le monde est encore une fois fin saoul ! Un des protagonistes est couché de travers sur le sofa et semble étendu pour le compte. Du front lui coule un filet de sang et la pièce est sens dessus dessous. La dame, pas beaucoup plus sobre, tient toujours un énorme gourdin rougi. Bien assis sur un sofa pas très propre, deux autres bonhommes finissent une bière qu’il ne faut pas perdre.

– C’est correct constables… Tout est réglé !
– Bien sûr !

Tout le monde semble avoir retrouvé l’amour, alors à la semaine prochaine, pour une autre beuverie !

Alors que nous remontons dans la voiture, l’ambulance du département à la poursuite d’un fuyard, nous donne sa position. Ils filent à toute allure sur la rue De la Gauchetière en plein Chinatown. La voiture semble volée et le conducteur ne veut rien savoir de s’arrêter.

– On est juste là, le kid.

J’ai une merveilleuse idée : je décide de bloquer le chemin au coin de Saint Urbain et c’est exactement la rue que monte notre bonhomme, à fond de train. Jean Guy descend de la voiture et moi un peu con, j’y reste. Le fuyard passe le terre-plein à vive allure et mon gentil géant vide son arme par réflexe. Six coups de feu. À cette époque nous avions des Colt, une arme totalement inoffensive.

– Monte, Jean Guy!

Je prends les commandes de la poursuite. Ma pauvre Chevrolet a toutes les misères du monde à ne pas se laisser distancer. Faut dire que j’ai devant moi le top des voitures de l’époque, une formidable Dodge Super-Bee vert lime. La bombe! Je suis juste derrière et j’arrête de compter les feux rouges, ça fait trop peur.

Finalement, nous ramassons le jeune voleur aux alentours de la rue Roy. Sa voiture s’emboutissant avec fracas dans un paquet d’autres stationnées. Le p’tit se pousse à pied, mais on court vite ! Il est ramené à coups de pieds dans le derrière.

Pour moi, la course s’arrête aussi. Jamais notre voiture poussive ne voudra repartir et c’est derrière la dépanneuse que nous rentrerons au poste…

Bon, pour les coups de feu, pas raison de s’inquiéter, Jean Guy est très mauvais tireur et les balles de notre vieux Colt ne pourraient pas traverser un manteau de lainage à plus de huit mètres. Maintenant les bâtisses ont fait place au complexe Desjardins.

C’était aussi ça, la police !