Claude Aubin

Claude Aubin: Sergent détective à la retraite du S.P.V.M., il a travaillé sur les groupes organisés tels la mafia Russe, les groupes Jamaïcains, les Pakistanais et les gangs de rues. Il aura plus de 5,000 arrestations à son palmarès. Puis de 2003 à 2012 il devient chroniqueur au Photo Police, en plus d’écrire trois livres et faire un peu de cinéma. En 2014, il se retrouve blogueur au Huffington Post. Et devient collaborateur au 10-04

La Ronde… ou quand tes boss jouent aux idiots

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Quelques semaines plus tard, le sergent de discipline vint prendre les déclarations d’usage; du même coup, il me conseille de plaider coupable. C’est drôle, ce même type avait travaillé avec moi à l’époque et c’est lui qui entrait dans les commerces pour ramasser des cigarettes en s’écriant POLICE, juste pour ne pas payer. Il faisait de même pour les repas au resto. La rencontre ne se passera pas très bien.

Et voilà, un matin de mai, je passais devant le directeur dans un simulacre de procès. Les accusations : non-assistance à un blessé et menaces de mort sur des civils. Ici, c’est ton représentant syndical qui te sert de défenseur, tu ne peux entendre les accusateurs les premiers, comme à la cour. Si d’aventure un des plaignants n’y est pas, sa déclaration fait foi de témoignage.

Tout juste avant d’entrer, le sergent M. de la discipline vient à ma rencontre avec un petit air de triomphe.

– Si tu plaides coupable, tu auras trois jours de suspension, c’est un maudit bon deal ! Sinon, tu risques bien plus…

Je le regarde à mon tour d’un air têtu, pendant que le représentant de la discipline se place à mes côtés.

– Et si tu allais chier.

Mon délégué syndical a toutes les peines à me retenir, j’ai une folle envie de péter la gueule à ce planqué. Heureusement, Robert et lui me ramènent à la raison et le cirque commence.

Alors, je me lance, je raconte l’affaire du début à la fin. Le cheval mécanique, le gars ivre, les gens qui me demandent une information et l’incident avec le groupe de jeunes.

Robert vient à son tour répéter ce qui s’est passé. Le directeur ne pose que quelques questions sans beaucoup de rapport.

– Pourquoi étiez-vous à la Ronde ?
– C’est habituellement notre secteur et il y avait eu un appel pour un malade.

Le pauvre, il est notre directeur et je me rends compte qu’il ne connaît pas nos secteurs.

Le tout se fait rondement et c’est maintenant au premier plaignant à s’avancer. Le jeune homme semble tout à fait mal à l’aise et commence de cette façon.

– Le soir où c’est arrivé, nous étions tous passablement en boisson et j’ai insulté les policiers. Maintenant je sais bien qu’ils ne pouvaient voir le gars qui était tombé derrière eux.

Puis, il s’arrête quelques instants et regarde M. de la discipline et il le pointe du doigt.

– Ce matin, je ne voulais pas témoigner, mais lui il m’a dit que j’étais obligé.

Un deuxième témoin vient dire passablement la même chose; mieux, il décrit la scène où Robert va voir le blessé et où j’ouvre le coffre arrière pour fouiller dans la boîte de premiers soins. Alors, M. tend une déclaration d’une dame qui n’y est pas et qui me décrit comme un être sanguinaire… Sauf qu’elle n’y était pas, elle fait partie d’un bouche-à-oreille.

Tout est terminé, pas de prétoires, pas de tirades. Le directeur lève la séance pour aller réfléchir. M., de son côté, se fait tout petit et décide d’aller se faire voir ailleurs. Je tente vainement de rester zen. L’attente sera de courte durée; le directeur revient et entre solennellement dans le bureau.

– Monsieur Aubin, après avoir entendu toutes les parties, je me dois de vous trouver coupable de ne pas avoir fait de rapport. Vous auriez dû faire un rapport d’homme blessé qui refuse les soins, même sans nom ni adresse d’individu.

L’homme fait une pause et sort une feuille de papier sur laquelle est écrite une directive du département.

« Tout événement qui vient aux yeux ou aux oreilles d’un agent de police, doit faire l’objet d’un rapport. »

Autre pause.

– Alors… Je vous donne une réprimande écrite à votre dossier.

Je ne peux réprimer la vague de colère qui monte en moi. J’écrase un crayon que j’ai entre les mains, pendant que le délégué syndical tente de me calmer. Peine perdue. Je me lève d’un bond pour répondre à mon directeur.

– Monsieur le directeur… Avez-vous l’impression qu’on est géré par des imbéciles ?

Cette fois, le délégué me traîne presque de force à l’extérieur du bureau. Robert à ses côtés me fait signe de me calmer.

Voilà, tout est fini. J’ai droit à une réprimande pour m’être servi de mon jugement. Je retourne donc à mon travail de sergent.

Alors que je remâche cet affront, le hasard me fait prendre une petite revanche sur le système. Je me retrouve au coin des rues Sainte-Catherine et Saint-Hubert où je remarque une bouteille vide toute émiettée. Bien tiens, c’est à ma vue ça, des gens peuvent se blesser.

Je décide donc de faire venir une voiture de police pour un rapport et un camion de la ville pour un ramassage. Bien sûr, mes gars râlent un peu, mais comme ils sont au courant de mes mésaventures, ils s’exécutent un petit sourire en coin. Tout le monde est quitte pour une perte de temps d’une vingtaine de minutes.

– Et vous me donnez le rapport dès que vous l’avez terminé.

Je file donc vers le poste et je me dirige vers le bureau du directeur. Celui-ci me regarde entrer sans frapper et jette un coup d’œil au rapport. Puis j’ajoute le plus simplement possible.

– Tu veux faire de moi un imbécile ! Tiens, ce sera le premier d’une longue liste de rapports stupides et je me ferai un plaisir, de les accumuler sur ton bureau, mon boss !

Heureusement, la vie allait faire en sorte que je sois nommé enquêteur. Lui et moi on aurait pas à se battre, mais on se reverrait un peu plus tard.

Libre édition Claude Aubin
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