Claude Aubin

Claude Aubin: Sergent détective à la retraite du S.P.V.M., il a travaillé sur les groupes organisés tels la mafia Russe, les groupes Jamaïcains, les Pakistanais et les gangs de rues. Il aura plus de 5,000 arrestations à son palmarès. Puis de 2003 à 2012 il devient chroniqueur au Photo Police, en plus d’écrire trois livres et faire un peu de cinéma. En 2014, il se retrouve blogueur au Huffington Post. Et devient collaborateur au 10-04

Surtout, ne pas jouer de tours !




10-04 MÉDIA

Cette nuit, Denis, notre lieutenant est en colère ! Il en a assez des tours qui se jouent pendant le travail. Le dernier était drôle : on avait glissé des pétards à mèche par la fenêtre d’une des voitures… C’était l’heure de repas de deux des gars et ils dormaient dans la cour arrière du poste. Le seul à ne pas en rire, c’était Denis ! Alors, au rassemblement, il nous fait un discours de dix minutes sur ce qu’est le sérieux de la fonction !

– À partir d’aujourd’hui, je ne veux plus de tours dans ce poste de police… Et j’exige qu’à la fin du quart de travail, vous soyez dans vos voitures, jusqu’à ce que les commençants viennent officiellement vous relever ! Compris ?

Bien sûr, tout le monde n’était pas heureux. Ces tours qui se jouent sont le ciment qui lie le groupe. Mais à voir le visage fermé de notre officier supérieur, nous n’allions pas discuter.

La nuit débutait donc sur une mauvaise note. Deux minutes plus tard, la cohorte des détenus commençait son arrivée à toute vapeur. Une petite descente dans un des touristes room et voilà, huit filles d’un coup !

– Tu vas en avoir d’autres mon Claude, on a deux autres places à faire.

Tout à coup, la belle Francine, qui n’est pas d’humeur, frappe du pied un des gars de la moralité et se pousse en courant vers la sortie. Quelle idée, les deux mains dans le dos, une paire de menottes aux poignets, ça ne favorise pas la course. La blonde rentre tête première dans un détenu amené par les gars du 33-7. Les voilà tous les deux sur le derrière, le pauvre a mal au bas du ventre et crie sa douleur. Nous, on tente de ne pas rire !

Finalement, la belle retourne vers la cellule pendant que notre pauvre accidenté se traîne jusqu’au au comptoir.

– Gang d’osties de chiens ! Ôtez-moé les menottes, j’vas vous calisser une volée !
– Encore !

Le bonhomme se tortille comme un ver et Robert le plaque assez durement au mur. Cette fois, je lui dis tout en souriant :

– Bon… Écoute mon beau ! J’ai six nuits de faites, et la patience c’est comme du savon, ça s’use… Là, ma barre est toute petite… Ça fait que… !

– Va chier, toé !

Coup de livre d’écrou sur le crâne ! Ouf… Ça fait mal, mais c’est pour son bien !

– Il a fait quoi, notre matamore ?
– Battu sa femme !
– Bon.. dans la huit !

La huit, c’est une cellule à porte pleine avec un petit judas pour regarder. Il sera tranquille. En fait, c’est nous qui ne le somme pas… Il gueule comme un putois et frappe dans la porte tant qu’il le peut. Mais pour nous, c’est du régulier ça ! Je ne veux pas le mettre avec les autres, il est trop violent pour ça. Maintenant, toutes mes chambres sont pleines; si j’étais hôtelier, je serais aux anges !

Je termine mon deuxième chargement de filles quand les gars du 33-2 arrivent avec un deuxième bagarreur. Celui-ci est drôlement plus agressif que le premier. Même avec les menottes, les gars se font brasser.

– Dans la huit avec notre autre malade !

Je ne peux quand même pas le mettre avec ceux qui sont tranquilles. Alors, ils n’auront qu’à discuter de leurs problèmes ! Ça ne fait pas dix minutes qu’ils sont ensemble que mon premier client a le nez qui se retrouve juste à côté de l’oreille droite ! Bon, transport à l’hôpital pour le batteur de femme et accusation supplémentaire pour l’autre abruti ! Il semble qu’ils n’aient pas fraternisé…

Denis entre au bureau; il n’est pas très heureux de la chose. Ça sent les ennuis et les gars de la discipline !

– Pourquoi tu les as mis ensemble ?
– Tu voulais que je mette ces monstres avec les autres? Alors !

On ne sera jamais d’accord tous les deux, il vient de l’école de police et moi de la rue. C’est irréconciliable ! Le voilà qui retourne sur la route, comme ça je ne l’aurai pas dans les jambes.

Le reste de la nuit se passe à entrer et sortir un tas de détenus. Puis, enfin, le petit matin se met à poindre. Les gars de jour arrivent et mes hommes suivent la consigne. Tout le monde attend devant l’auto ! C’est trop beau !

Bien sûr, en bon officier, Denis arrive le dernier. Il contemple avec une satisfaction qu’il ne cherche pas du tout à cacher l’effet bénéfique que son discours a eu sur ses policiers. En effet, tout le monde semble avoir compris qui était le chef !

Mais, alors qu’il arrive devant la porte arrière du poste, un des constables l’interpelle. Le pauvre Denis se retourne, juste au moment où deux larrons sur le toit du garage laissent tomber le contenu d’un 45 gallons d’eau de pluie, tout juste sur sa tête.

Je suis assis au comptoir quand j’entend le flic flac mouillé que font ses pas. Quand il arrive devant moi, Denis a le képi dégouttant, bien enfoncé au ras les yeux.

– Je ne savais pas qu’il pleuvait dehors !

Mon lieutenant me jette un regard d’assassin, il ne souffle mot et disparaît. Bien sûr, quand ils rentrent, les gars se marrent comme des enfants.

Denis, ne parlera à personne pendant plus de deux semaines. Puis, une journée, il me fera une esquisse de sourire. J’étais à demi pardonné !

Libre édition Claude Aubin
Libre édition Claude Aubin