Olivier Kaestlé

Diplômé d’un baccalauréat en littérature française (Université du Québec à Trois-Rivières) et d’un certificat en journalisme (Université Laval), Olivier Kaestlé a commencé à s’exprimer dès 2006 dans les tribunes d’opinion sur une pléthore de sujets. C’est en créant son blogue en 2009 qu’il a choisi de se consacrer presque exclusivement à la condition masculine et à la dénonciation des injustices et iniquités vécues par les hommes et les garçons, tout en se vouant à la lutte à l’intégrisme religieux, qui menace de plus en plus les femmes et les filles ayant la chance de vivre selon les valeurs civilisées du Québec. Olivier co-anime également avec Lise Bilodeau l’émission « Tant qu’il y aura des hommes…  » sur les ondes de Radio Média Plus.

Témoins de Jéhovah : la victoire du fanatisme tranquille

Chef a domicile


Le dogme ou la vie ?

Si vous suivez un tant soit peu l’actualité, vous vous doutez déjà du sujet que je veux aborder. J’y avais déjà consacré mon billet précédent, mais je crois nécessaire de faire un retour sur le décès évitable d’Éloïse Dupuis, cette jeune témoin de Jéhovah, mère de 26 ans, qui a préféré la mort à une transfusion sanguine, au motif qu’il fallait respecter ce que certains ont le culot d’appeler « ses convictions religieuses ».

Force m’est de constater que, dans notre société si libérale, le respect de la liberté érigé en dogme absolu l’a emporté sur celui, primordial à mes yeux, de la vie humaine elle-même. Ce triste constat en a entraîné un autre : l’émergence d’un fanatisme tranquille.

Deux paliers de fanatisme

Au fond, dans une société distincte s’étant démarquée par une révolution tranquille, n’est-il pas normal que nous fassions la démonstration d’un fanatisme tout aussi tranquille ? Le premier palier de cet étonnant choix de société a été établi par Éloïse Dupuis elle-même lorsqu’elle a décidé de sacrifier son existence même et le bien-être de son enfant naissant à son délire religieux.

Ici, de bonnes âmes, pétries sans doute des meilleures intentions, se sont prononcées : cette femme ne souffrait d’aucune maladie mentale et n’a subi aucune pression extérieure lorsqu’elle a choisi la mort. Il était donc cool et tendance de respecter son choix et, finalement, tout est bien qui finit bien au royaume calinours de la liberté absolue. Il s’agit là du deuxième palier de fanatisme tranquille.

Que le fanatisme religieux n’ait pas été répertorié dans le DSM 5, ce répertoire qui se veut exhaustif sur les maladies mentales, et qu’il n’ait pas été constaté par les psychiatres ou intervenants sociaux qui ont pu se pencher sur le cas de cette pauvre femme ne change rien à ce qui me semble une évidence criante : pour préférer la mort à une transfusion sanguine au motif de « croyances religieuses », il faut souffrir d’une sévère altération de la réalité, d’un évident dysfonctionnement cognitif, d’un malencontreuse inversion des priorités, bref, il faut être complètement cinglée !

Même si la maladie mentale d’Éloïse Dupuis n’a pas été admise par des intervenants sociaux ou par des juristes, il est évident, si on s’en remet à cette vertu de plus en plus piétinée et méprisée appelée gros bon sens, que la jeune femme a fait un choix autodestructeur et fatal au mépris de tout discernement. Je qualifie même ce choix d’inacceptable et de condamnable.

On est bien loin ici de la personne âgée presque centenaire qui traine une existence végétative dans un CHSLD, ou d’un individu qui se sait condamné par une maladie qui entraînera pour lui des souffrances insupportables. Dans ces cas extrêmes, je suis en faveur du droit de la personne à décider pour elle-même de la meilleure option qui soit, incluant le droit de mourir.

Dans le cas présent, nous nous trouvons en face d’une jeune femme qui a toute la vie – la sienne et celle de son enfant – devant elle, et qui choisit la mort. S’agit-il vraiment de son choix ? Comme on n’a vu personne à son chevet pour l’influencer dans le sens de cette décision fatale, on présume qu’elle était totalement libre d’opter pour son suicide.

Permettez-moi d’en douter. Les témoins de Jéhovah trainent derrière eux un trop lourd passé de répression familiale et d’intolérance pour qu’on puisse écarter leur influence comme facteur important, peut-être même déterminant, dans le refus de Dupuis d’être transfusée. Si elle l’avait acceptée et avait survécu, quelles auraient été les conséquences sur sa vie sociale et familiale ? Son choix aurait-il été respecté ? Aurait-elle toujours été considérée comme « digne » de faire partie de sa famille, de sa collectivité ? Vous dire mes doutes à ce sujet…

Imposer le bon sens

Si notre système judiciaire, qui a récemment ordonné la transfusion sanguine à une témoin de Jéhovah de 14 ans sans doute au motif qu’elle était mineure, avait imposé cette même mesure à la jeune femme, il aurait préservé sa vie en plus de lui permettre de sauver la face et son « honneur » devant une famille aux mœurs visiblement déjantées. Un enfant ne serait pas né orphelin.

En cautionnant son suicide, notre système a choisi de prioriser le dogme de la liberté absolue sur le respect de la vie humaine. Une perspective humaniste aurait inévitablement impliqué un choix contraire. Le fanatisme tranquille aura eu raison du respect de la vie… et de celles d’autres témoins de Jéhovah à venir qui feront le même choix mortifère qu’Éloïse Dupuis.