Claude Aubin

Claude Aubin: Sergent détective à la retraite du S.P.V.M., il a travaillé sur les groupes organisés tels la mafia Russe, les groupes Jamaïcains, les Pakistanais et les gangs de rues. Il aura plus de 5,000 arrestations à son palmarès. Puis de 2003 à 2012 il devient chroniqueur au Photo Police, en plus d’écrire trois livres et faire un peu de cinéma. En 2014, il se retrouve blogueur au Huffington Post. Et devient collaborateur au Dixquatre.com

Le noyé : 1978 Terre des Hommes

 

 

 

 

Pour la deuxième fois cet après-midi, Jean et moi filons à vive allure. Cette fois, c’est pour une femme en pleine crise de cœur au beau milieu de La Ronde et on est en ville. On a beau y mettre la gomme, il reste que la circulation est dense et qu’il faut louvoyer et même grimper sur les trottoirs. Jean conduit en cascadeur et même le terre-plein devant le pont Jacques-Cartier n’échappe pas à sa conduite débridée et c’est la même chose pour l’entrée au site de La Ronde. Depuis quelques semaines, la Ville a engagé des étudiants qui gardent les portes avec consigne de ne laisser entrer personne, pas même la police. Alors, nous en avons défoncé une ou deux. Maintenant, quand ils nous voient, ils se précipitent pour ouvrir. Mais ça nous retarde quand même de quelques secondes qui pourraient être précieuses.

– Vous allez où ?

La grande perche faisant signe d’arrêter croyait que nous allions remplir le sale questionnaire d’usage. Bien oui, il faut en principe s’arrêter et dire où nous allons et pourquoi, combien de temps etc. Ça fait beau sur le rapport, mais ça ne va nulle part. Cette fois, on le laisse comme ça, tout pantois, avec sa pauvre job d’été.

Maintenant, qu’on est sur le site, faut pas gaffer. Ici, c’est La Ronde et ça grouille d’enfants qui courent partout, avec des parents qui courent derrière. Faudrait pas devoir appeler une autre voiture en renfort pour un enfant blessé. Alors de peine et misère nous arrivons devant l’attroupement causé par l’appel et nous devons presque fendre la foule qui se presse comme si c’était une nouvelle attraction, La grosse madame qui meurt. En fait, elle ne meurt pas la grosse dame, elle est juste bien essoufflée. La chaleur, le poids, la marche, tout ça l’a affaibli et comme personne ne peut la transporter, on a pensé à la police. Dire qu’on a risqué notre vie et celle de beaucoup d’autres, pour un transport de piano. Pauvre madame, elle nous regarde d’un air navré.

– Je suis désolée, hein !

– C’est correct, Madame.

J’aimerais juste savoir c’est qui le twit qui a fait l’appel. Mais ça, on ne le saura pas. Alors autant nous occuper du transport. La dame est venue en autobus, pas question de la remettre dedans, alors retour en ville direction rue Frontenac, nous faisons de la livraison à domicile. Il ne nous reste qu’à l’aider à remonter chez elle et retourner à l’île.

Maintenant qu’on a deux minutes à nous, le répartiteur nous ramène en ville pour un incendie sur la rue René-Lévesque. Tout le monde court regarder; c’est drôle comme un feu attire les badauds. On a beau crier de reculer, de laisser de la place aux pompiers, c’est comme si nous parlions dans le vent. C’est alors que Jean-Charles, un de mes pompiers préféré, a la brillante idée de placer le bec du boyau d’arrosage à la verticale, ce qui le fait ressembler à une immense fontaine. L’effet est immédiat, tout le monde se projette vers l’arrière pour éviter l’averse et enfin nous pouvons travailler en paix.

Plus loin, un autre pompier sort une jeune femme d’un des logis en flammes. Nous accourrons avec les ambulanciers pour la faire transporter le plus rapidement possible. La pauvre est toute noire et semble mal en point. À l’entendre tousser, elle a dû accumuler assez de fumée pour ne pas se payer de cigarettes dans les prochaines dix années. Puis, direction le poste pour la pause-repas.

Finalement, après notre repas, nous repartons pour l’île. Nous aurons au moins un peu de répit. C’est le beau côté de ce job. En passant devant le Lili Marlene, le proprio nous fait signe de nous arrêter et ça, c’est comme un ordre. Lui et nous c’est une longue histoire d’amour. Il a fait la guerre du côté des Boches et comme je suis calé en histoire, nous refaisons la guerre devant une choppe de bière bien froide. Ce soir, c’est encore pareil et nous sommes en train de sauver la ville de Stalingrad, quand un bonhomme arrive en courant.

– Constable, j’ai vu un cadavre qui flottait dans l’eau, il était juste tout près d’ici.

Bien sûr, Stalingrad devra attendre mon retour pour être délivrée. Monsieur Rack me fait une mine désolée et nous partons rapidement avec notre plaignant. Malheureusement, à notre arrivée, le cadavre avait filé et nous voilà à suivre sa trace. Des gens près de la rive nous confirment l’avoir vu passer et je ne trouve pas d’autres solutions que de la dépasser et l’attendre à la marina.

Nous voici en pleine vitesse. Bien, disons qu’ici, ce n’est pas la même pleine vitesse, les visiteurs n’ont pas les mêmes réflexes que nos citadins. Quand même, nous dépassons la barrière de La Ronde, oui oui… Encore une barrière et un garde-barrière, il faut de l’ordre ici.

Nous voici sur le quai de la marina; bel endroit pour trouver un bateau. Eh non, pas si facile, pourtant il n’y a que ça sur les quais. Après quelques demandes, nous réussissons à réquisitionner une chaloupe pas trop pourrie et une paire de rames. Un employé un peu rigolo nous tend une corde.

– Vous allez en avoir besoin !

Ouais, j’ai l’impression que oui. Ramasser un cadavre dans l’eau n’est pas de tout repos, il ne va pas nous aider. Nous voilà à l’entrée de la marina, là ou le courant est juste assez fort pour nous faire dériver et pas assez pour chavirer. Une chance, car nous n’avons pas de veste. Il nous reste à trouver l’homme maintenant. Jean est à la rame et je fais le guet.

– Tiens, avance, il est juste devant nous.

Effectivement, je le vois bien. L’homme est couché dans l’eau, les bras en croix, la tête bien enfoncée sous l’eau. Jean s’approche toujours et j’ai l’idée de le ramasser par collet de sa chemise et d’y passer la corde. Je me penche vers lui avec la moitié du corps à l’extérieur de la chaloupe et je réussis à l’attraper.

– MERDE !

Le cadavre me donne un coup de poing tout en se démenant comme le diable dans l’eau bénite. Ce con, il n’est pas mort. J’ai failli me retrouver par dessus bord tant il m’a fait peur. Il est la à me regarder avec un air apeuré tout en se débattant dans l’eau.

– Calisse, tu fais quoi, là ?

Nous finissons par le ramener au bord. Le pauvre grelotte de froid et en moins de deux, nous sommes à Saint-Luc. Quand je lui pose la question sur ce qu’il faisait là, il me répond gentiment :

– Je voulais me suicider, mais j’sais pas nager.

Je dois admettre qu’un mort qui se met à bouger comme ça, ça donne des sueurs froides.