Olivier Kaestlé

Diplômé d’un baccalauréat en littérature française (Université du Québec à Trois-Rivières) et d’un certificat en journalisme (Université Laval), Olivier Kaestlé a commencé à s’exprimer dès 2006 dans les tribunes d’opinion sur une pléthore de sujets. C’est en créant son blogue en 2009 qu’il a choisi de se consacrer presque exclusivement à la condition masculine et à la dénonciation des injustices et iniquités vécues par les hommes et les garçons, tout en se vouant à la lutte à l’intégrisme religieux, qui menace de plus en plus les femmes et les filles ayant la chance de vivre selon les valeurs civilisées du Québec. Olivier co-anime également avec Lise Bilodeau l’émission « Tant qu’il y aura des hommes…  » sur les ondes de Radio Média Plus.

Intimidation : le jour où Popeye vint à ma rescousse…

Chef a domicile


C'est pas courant, mais il arrive que la pensée magique des enfants les stimule dans l'épreuve...

À bien y penser, qui n’a vécu, à un moment ou un autre, un épisode de violence, même si le reste de sa vie ressemble à un long fleuve tranquille? Quand j’étais enfant, ma famille et moi habitions près du futur site de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Un après-midi de printemps, je jouais avec mon voisin Germain (nom fictif), dans la cour arrière de notre immeuble. Assez costaud, il était d’un an mon aîné et mesurait bien une tête de plus que moi.

Alors que nous étions à jouer dans le sable, il me sauta dessus sans crier gare et me roua de coups en silence avant de partir sans explications. J’étais meurtri et courbaturé non seulement dans mon corps, mais je me sentais broyé, comme une feuille de papier mise en boule et jetée aux ordures. Je ne comprenais rien à ce qui m’arrivait ni aux motivations qui avaient poussé mon ami à poser un geste aussi gratuit que barbare. Je n’avais jamais rien vécu d’aussi traumatisant et en restai pétrifié jusqu’au lendemain. Qu’avais-je fait pour mériter ça ?

Le jour suivant, nous jouions à nouveau dans notre carré de sable quand, toujours sans raison, Germain récidiva encore plus violemment avant de repartir tout aussi calmement. J’étais plus ébranlé que la veille. Incrédule, les côtes endolories, je me réfugiai dans le salon familial.

Je me sentais anéanti. Pas question évidemment d’en parler à mon père; à six ans, un homme doit faire face à son destin. Il n’aurait plus manqué que ma mère s’en mêle et me fasse passer pour un poltron. Mais Germain était tellement plus fort que moi. Que faire ? Non seulement mon intégrité physique était en jeu, mais aussi mon droit de jouer et de circuler librement dans mon quartier.

La réponse à ma perplexité allait survenir de façon originale. La chaîne régionale de Radio-Canada diffusait alors une émission intitulée Les amis de Popeye. Après une aventure du célèbre matelot, l’animateur expliquait pourquoi il fallait manger des épinards si l’on voulait triompher des obstacles, incluant des béotiens comme Brutus, l’ennemi juré de Popeye.

Un déclic venait de s’opérer. Je pressai aussitôt ma mère de faire des épinards. Incrédule, elle me dit qu’il me faudrait attendre au lendemain, le souper étant prêt. Je comptais donc les heures qui me séparaient de ma délivrance et me ruai fiévreusement le soir suivant sur l’assiette contenant les précieux légumes.

Je me précipitai ensuite sur la galerie et, dressé sur la pointe des pieds et la rambarde dans l’estomac, je hurlai : « Germain ! Germain ! » L’interpellé s’approcha nonchalamment. Je dévalai les escaliers et le culbutai tête première avant de marteler rageusement la surface de son long corps à grands coups de poing et de pieds.

J’entendais confusément ma mère, horrifiée, hurler mon nom tandis que des larmes de rage couraient sur me joues alors que je m’acharnais sur celui qui en vingt-quatre heures était passé du statut d’agresseur à celui de victime. Il fallut que la pauvre femme m’arrache de sur mon ancien tortionnaire alors que je lui administrais quelques derniers coups de pieds vengeurs.

Plusieurs fois j’ai raconté cette anecdote à des amis ou rencontres amusés. Je l’évoquai un jour à ma mère quand celle-ci me fit une confidence qui me laissa songeur. Germain était régulièrement battu par son propre père tandis que sa mère avait subi des violences physiques et sexuelles pendant des années. Le visage de la victime se superpose parfois sur celui de l’agresseur. N’avais-je pas moi-même expérimenté l’endroit et l’envers de la même médaille en quelque jours ? Pour des gens comme Germain, ce double-rôle peut déterminer une vie.