Olivier Kaestlé

Diplômé d’un baccalauréat en littérature française (Université du Québec à Trois-Rivières) et d’un certificat en journalisme (Université Laval), Olivier Kaestlé a commencé à s’exprimer dès 2006 dans les tribunes d’opinion sur une pléthore de sujets. C’est en créant son blogue en 2009 qu’il a choisi de se consacrer presque exclusivement à la condition masculine et à la dénonciation des injustices et iniquités vécues par les hommes et les garçons, tout en se vouant à la lutte à l’intégrisme religieux, qui menace de plus en plus les femmes et les filles ayant la chance de vivre selon les valeurs civilisées du Québec. Olivier co-anime également avec Lise Bilodeau l’émission « Tant qu’il y aura des hommes…  » sur les ondes de Radio Média Plus.ca.

La cinquantaine n’est plus ce qu’elle était…

Le sourire complice de mon père, José Kaestlé.

Un sujet plus léger aujourd’hui, en cette époque de bilans, où l’on se rappelle nos chers disparus, avec lesquels on passait jadis le temps des fêtes. Toujours accessible à tous, cette chronique s’adresse plus particulièrement aux personnes de 50 ans et plus, mais les plus jeunes ne perdront probablement pas leur temps.  Après tout, espérance de vie aidant, la plupart en arriveront aux mêmes étapes…

Avez-vous remarqué comme la réalité de vivre aujourd’hui sa cinquantaine n’a que peu à voir avec celle de traverser le même cap dans le temps de nos parents ? À ce stade, contrairement à mon père au même âge, ma vie reste toujours devant moi, avec mes activités immédiates, mes projets à moyen et à long termes, mes aspirations et mes ambitions. Je suis en mouvement, et ma vie suit cette trajectoire, à moins que ce ne soit le contraire. Un soir, parti souper chez des amis, je relevais cette évolution, du temps de nos parents à nos jours, et mes hôtes en arrivaient au même constat.

J’évoquais alors une anecdote mettant en cause mon père et moi, qui confirmait bien, pensais-je, ce point de vue. Un jour, mon paternel, alors âgé de 55 ans, me tint ce discours : « Tu sais, mon fils, nos vies, à ta mère et moi, sont derrière nous. C’est pour toi et pour ta sœur que ta mère et moi travaillons chaque jour.» À une autre occasion, avant de faire l’épicerie avec ma mère, il renchérit : « Tu sais, mon fils, c’est pour ta sœur et pour toi que ta mère et moi travaillons, ce qui nous permet de payer cette épicerie afin que vous ne manquiez de rien. » Une fois suivante, évoquant le montant de notre hypothèque, et son taux d’intérêt majoré, il souligna : « Tu sais, mon fils, c’est pour ta sœur et pour toi que ta mère et moi travaillons, afin de vous offrir un toit sur vos têtes.»

Il en allait de commentaires similaires concernant le chauffage, les vêtements, l’entretien de la maison et d’autres sujets dont je vous épargnerai l’inventaire. Je crois que mon père avait raison de nous inculquer, à ma soeur et moi, l’importance du travail dans la vie, et de nous enseigner le principe que l’on n’a rien sans effort. Un jour, pourtant, ayant compris depuis longtemps la leçon, je finis par trouver son discours redondant.

« Tu sais, mon fils… »

J’avais la plus grande estime pour mon père, chez nous le parent principal, devant ma mère, dont les compétences parentales ne pouvaient rivaliser avec celles de son mari. Ma mère incarnait à elle seule plusieurs des incohérences dont je devais plus tard trouver l’écho – pour ne pas parler de correspondances flagrantes – dans le féminisme d’État actuel, mais ça c’est un autre débat.

Malgré l’affection et l’admiration que j’éprouvais pour mon père, je ne pus m’empêcher de réagir, lors de son énième commentaire débutant par «  Tu sais, mon fils, c’est pour ta soeur et pour toi que ta mère et moi… »

Avant qu’il ne finisse sa phrase, je rétorquai : « Tu sais, Papa, si je comprends bien, si Maman et toi ne nous aviez pas, Marie-Josée et moi, vous ne travailleriez pas, vous ne feriez donc jamais l’épicerie, vous n’auriez pas de toit sur vos têtes, vous chaufferiez encore moins, vous seriez frigorifiés sans vêtements chauds, et vous finiriez probablement vos jours sous le pont Laviolette, transis, une bouteille d’alcool cheap dissimulée dans un sac brun ? »

D’abord estomaqué par cette tirade, mon père ne trouva rien à répliquer. Puis un sourire malicieux dont il avait le secret se dessina sur son visage austère et semblait vouloir dire : « Bon, le jeune coq vient de pousser son cocorico ! » Mon père prenait souvent un malin plaisir à mettre mes idées à l’épreuve en se faisant l’avocat du diable, exercice salutaire dont je réalise aujourd’hui à quel point il m’a été utile pour forger ma pensée et même, ma personnalité. Je suis sûr que, d’abord désarçonné, il s’est ensuite senti fier de l’esprit de répartie et de l’argumentaire de son fils. Il ne me l’a pas dit, il n’en avait pas besoin. Entre un père et son fils, parfois, un sourire suffit.

Il existe cependant des leçons que nos parents nous donnent malgré eux. Au fil des ans, j’ai toujours décidé que, contrairement à la philosophie de mon père, ma vie serait toujours devant moi. Jusqu’au bout.