Claude Aubin

Claude Aubin: Sergent détective à la retraite du S.P.V.M., il a travaillé sur les groupes organisés tels la mafia Russe, les groupes Jamaïcains, les Pakistanais et les gangs de rues. Il aura plus de 5,000 arrestations à son palmarès. Puis de 2003 à 2012 il devient chroniqueur au Photo Police, en plus d’écrire trois livres et faire un peu de cinéma. En 2014, il se retrouve blogueur au Huffington Post. Et devient collaborateur au 10-04

Un Noël en 1969

10-04 MÉDIA

Je partais de chez ma belle-mère; nous avions fait un semblant de réveillon. Louise, mon épouse, ne s’habituant pas encore à mes absences, avait toujours un peu de peine à me regarder partir. Marie, ma nouvelle-née s’en foutait bien. Elle dormait dans les bras de grand-maman et moi, je me rendais à mon quart de travail de nuit.

Sur la rue Ontario, au poste 4, le plus gros poste de la ville, nous sommes une trentaine de gars, en rang d’oignons, à attendre de savoir où on va se ramasser. Pour les plus vieux, pas de problèmes, ils patrouillent en auto, ils ont le cul au chaud. Mais nous, les cadets, on bouche les trous. Patrouille à pied, garde de portes fracassées ou d’autos volées. Il y a aussi les bagarres avec quelques poivrots de la  »Main ».

Ici, l’atmosphère, n’est pas au beau fixe. On revient à peine de la grève générale et il en reste quelques séquelles. Le lieutenant de la relève est un de ceux qui se sont sauvés du centre Paul Sauvé pour rejoindre la direction. Alors, il est un peu l’ennemi pour nous. Par chance, il se terre dans son petit bureau. C’est donc un vieux sergent qui nous donne nos fonctions sans bien regarder à qui il parle.

– Monsieur Aubin, sur la faction quatre.

Faction quatre, c’est la Catherine entre Saint-Laurent et Saint-Hubert. Normalement, je devrais être heureux, mais à Noël, tout est fermé. Même les travailleuses se font rarissimes.

Me voilà donc à traîner mes godasses dans la neige. Il fait froid et rien d’ouvert sauf un resto grec. Les rares voitures qui passent le font avec rapidité. Il n’y a vraiment rien à voir. Bon, je triche un peu et je file vers la rue Saint-Laurent. La  »Main » est d’une morosité sans nom; même les clochards la désertent.

– Hey ti-cul… Viens icitte !

Le gros Pierre, lui, tu ne peux pas lui faire confiance. C’est le joueur de tours le plus salaud de toute la police. Ne prends jamais le café qu’il t’offre, sinon, tant pis pour toi.

– Ti-cul, tu veux-tu te réchauffer ?
– Non merci…
– T’as pas confiance ?

Bien sûr que j’ai confiance, c’est pour ça que je refuse. Le dernier à monter était Jocelyn. Il s’est ramassé à l’autre bout du secteur. Alors, comme je ne vais pas monter, ça n’arrivera pas. Pierre hausse les épaules.

– J’voulais juste que tu te réchauffes.

Le temps qu’il me parle, une voiture passe lentement, trop lentement pour être honnête. Pierre, en bonne police, le remarque immédiatement et tente de coller la voiture vers le banc de neige le plus proche. Cette fois, le chauffeur frappe doucement l’arrière de la voiture de police. Je cours regarder. Pierre est déjà à la portière du chauffard.

– T’as pas vu mon char criss ?
– Ch’t’un ti-peu saoul constable !

Ça, il n’avait pas besoin de le dire. Pierre regarde son partenaire, tout en haussant les épaules.

– Tu vas prendre un taxi.

L’autre le regarde tout étonné.

– Pourquoi ?

Pierre le soulève d’une main, il faut dire qu’il est fort comme un cheval, ce gros homme.

– Parce que… Si tu fais pas ça, tu couches au poste toute la nuit.

L’homme vient de comprendre. Comme s’il dégrisait d’un seul coup. Il ramasse ses affaires, le temps que Pierre fasse signe à un des rares taxis qui sillonne courageusement le secteur.

– Même s’il veut revenir, tu dis non, compris ?

Le chauffeur lui fait signe qu’il a compris et notre bonhomme monte à l’arrière. Plus loin, une fille fait le trottoir. C’est Lucie, une jolie fille qui n’est pas facile d’approche. Ce soir, elle me fait un petit sourire.

– Tu vas pas m’arrêter hein ?

Je hausse les épaules comme pour dire, je ne l’ai jamais fait !

– Tu veux prendre un café ?

Et nous voilà chez le Grec : un flic tout gelé et une pute qui n’a pas de clients. Le patron, qui se mêle toujours de ses affaires, s’approche avec une bouteille de Ouzo assez bien entamée et avant même de le demander, il verse la boisson dans nos deux cafés.

– Merry Christmas !
– Thanks.

Le vieil homme retourne à ses clients sans rien dire de plus.

– Dis-moi, tu travailles ce soir, Lucie ?
– Mon cul, c’est ma paye, faut bien que je nourrisse ma fille. Je lui ai acheté une vraie belle poupée, criss qu’a va être contente demain matin.

C’est la première fois qu’elle sourit. Cette sauvageonne qui habituellement nous fuit se sent tout à fait à son aise avec moi. On restera à flâner encore un peu, la boisson aidant, mais le sommeil nous gagne.

– Bon, faut aller gagner sa vie !

Nous sortons tous les deux et à peine dix pas plus loin, Lucie se fait accoster par un mec bien rond avec qui elle gravit l’escalier du Montréal Tourist. C’est sa nuit de Noël.

Avec tout ça, c’est l’heure de lunch ! Je marche jusqu’au poste. Partout, tout est noir. Noël, c’est pas comme le Jour de l’An : ça se fête à la maison. À mon arrivée au poste, le lieutenant me regarde à peine. En fait, il ne regarde personne. Dans la cuisine, il y a quelques sandwichs et quelques bières. Bien sûr, on n’a pas le droit, mais bon… c’est Noël. Quelques gars dorment sur les bancs. Rémi qui ronfle, ne le sait pas encore, mais les lacets de ses souliers sont attachés ensemble; Pierre vient encore de sévir. Le grand Denis m’accroche au passage. Il est tout excité…

– Viens voir !

Pierre est au comptoir avec un verre de carton rempli de café. Non, il ne va pas faire ça? Il l’offre gentiment au perfide lieutenant qui le remercie, avec une certaine condescendance. Tiens, un autre qui va goûter au café cassé. Il l’a bien mérité lui ! Tout le monde se marre, Pierre a bien préparé son coup.

En fait, un café cassé, pour ceux qui ne le savent pas, c’est un café dans lequel tu trempes ton membre viril. Ce n’est pas toujours gentil, mais dans ce cas-ci… Pierre, un peu rigolard, lui lance :

– Hey le lieutenant, il est bon ton café ?
– Oui pourquoi?
– Je l’ai bien cassé.

L’autre le regarde interdit. Puis jette vivement ce qui reste. Nous sommes quand même une dizaine de bonhommes à crier :

-Et… Joyeux Noël!