Claude Aubin

Claude Aubin: Sergent détective à la retraite du S.P.V.M., il a travaillé sur les groupes organisés tels la mafia Russe, les groupes Jamaïcains, les Pakistanais et les gangs de rues. Il aura plus de 5,000 arrestations à son palmarès. Puis de 2003 à 2012 il devient chroniqueur au Photo Police, en plus d’écrire trois livres et faire un peu de cinéma. En 2014, il se retrouve blogueur au Huffington Post. Et devient collaborateur au Dixquatre.com

BLOGUE Des motards qui faisaient peur

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Montréal, 1974, centre-ville.

Je travaille en civil pour quelques mois, ça change le mal de place. On fait la visite des clubs; ça pourrait être pire la vie. Mais, cet après-midi là, je ne vais pas l’oublier facilement.

– Content que tu arrives de bonne heure, on a quelque chose pour toi.

Le grand François, le sergent de relève, n’avait même pas attendu que j’aille me chercher un café.

– Les gars du club 321, viennent d’appeler, ils ont une cinquantaine de motards dans la place et ils ne savent pas comment s’en débarrasser.

Je regarde François avec étonnement. J’ai pourtant pas l’air d’être Hercule. Je ne vais quand même pas me payer cinquante motards tout seul ? Ce n’est pas vrai, il y a Gilles, le grand Gilles, mon partenaire. Ce grand bonhomme, aurait dû faire dans la diplomatie ou le protocole, mais pour la bagarre, on repassera.

– Écoute, tu vas aller rencontrer le gérant et tu nous fais un retour là-dessus.

– Et ?

L’idée est de gagner du temps. Si une bagarre éclate, François aimerait bien recevoir de l’aide des postes à proximité, mais comme c’est l’été et qu’il y a les vacances, tout le monde est au minimum. Alors, puisque mon job est de rencontrer les gens du bar, en m’envoyant en éclaireur, il pourra mieux évaluer la situation. Tout d’un coup que ce ne serait pas si grave !

– Ben le gérant parle de cinquante motards, peut-être qu’il pousse un peu.

– Lucien n’est pas un peureux François, pis… S’il dit qu’il y a une grosse gang de motards, c’est qu’ils sont là.

Les gars du 4-3 arrivent en vitesse et viennent confirmer que sur la Catherine, il y a bien plus d’une trentaine de motos qui sont toutes devant le 321.

– Bon, on va aller voir.

– Va pas les sortir tout seul, Aubin !

Je regarde François avec un air découragé; il me prend pour un abruti, ce type. Je sais bien que je ne vais pas partir une guerre, c’est pas mon genre. Du moins, pas si je ne peux pas la gagner. Tout à coup, il me vient une idée géniale.

– François, fais une chose pour moi. Fais passer toutes les voitures devant le club. Dis-leur de faire le tour et de passer et repasser, tant que je ne serai pas sorti de la place.

À ce poste, nous avons quand même huit voitures et deux ambulances, ça risque d’impressionner. Je me dis que ça va sûrement servir. Gilles me regarde avec, au coin de l’œil, une petite appréhension. On verra.

Et nous voilà devant le chic 321. Effectivement, il y a du monde dans la place. Lucien est vert de peur. C’est bien la première fois que je vois ce bonhomme au bord de la panique. Tous les hommes qui sont ici ont, au minimum, une tête de plus que Gilles qui fait un mètre quatre-vingt-quatre.

Lucien vient tout juste de sortir un poivrot qui allait baver les membres du groupe. L’imbécile de 50 kilos avait décidé qu’il n’aimait pas les motards.

– Criss que j’suis content que t’arrives. Où sont les autres ?

– C’est nous les autres, Lucien.

Le pauvre Lucien, dont le visage s’allonge, se voit probablement déjà à l’hôpital ou même pire. Pendant ce temps, un gros, non, un énorme bonhomme se place devant moi. Il a le haut de la tête qui touche au plafond du club. Je le pousse un peu et lui fait ce petit sourire baveux que j’aime prendre quand je décide qu’on ne me fera pas chier. L’autre regarde ce nain qui le pousse avec air ahuri.

Where is our leader ?

Et là, sans me presser, je montre négligemment ma plaque. L’autre me regarde quelques instants et me montre un homme à peine plus petit que lui alors je me dirige vers lui. Là, trois gars viennent m’entourer. Je fais semblant de ne pas les voir. De son côté Lucien tente de ne pas avoir l’air paniqué et Gilles s’appuie au bar, comme s’il ne me connaissait pas.

Le chef et moi, on se toise comme si on s’apprêtait à se battre. Finalement, je me présente avec ma plaque bien en vue, on verra bien ! Je lui explique le plus calmement possible que j’ai plus d’une trentaine de voitures qui attendent l’ordre d’attaque si ça se passe mal. C’est un pieu mensonge, mais lui, il ne le sait pas.

– Va regarder dehors, tu verras un tas de voitures de police qui passent.

Effectivement, un des Américains revient avec l’information. Selon lui, des tas de flics sont tout autour. Il en voit partout, les gars font du beau travail ! Alors mon homme réfléchit. Pendant ce temps, un des motards un peu ivre, tente de s’en prendre à Gilles. Sans réfléchir une seule seconde, je passe en mode attaque et je repousse le monstre d’un coup de coude bien appuyé.

Don’t you ever touch my partner, man !

L’autre me regarde avec colère et jette un oeil à son chef qui lui fait signe de ne pas bouger. Par chance, car là j’aurais dû faire un carnage. Gilles, qui est toujours aussi doux, tente de minimiser l’affaire.

– Ta gueule, Gilles.

Le chef vient finalement à ma rencontre et m’assure qu’ils vont partir immédiatement. Je n’en crois pas mes oreilles. Eh bien oui, tout ce beau monde se lève lentement et ils reprennent les motos et la route. J’en suis moi même sur le cul. Je regarde Lucien qui, toujours livide, tente de garder un semblant de dignité.

– Tu vois, on avait pas besoin de personne.

Lucien ne répond pas, mais ça restera le sujet de conversation pendant des semaines. Le front de bœuf de ti-cul Aubin.

Plus tard dans la nuit, ces même bonshommes participeront, avec une autre bande, à une bagarre monstre dans le nord de la ville. Il y aura des dizaines d’arrestations, des blessés par balles et par couteaux. Ceux qui ne seront pas en cellules se feront expulser vers les États-Unis.

Comme quoi j’ai été béni des dieux.

Libre édition Claude Aubin
Libre édition Claude Aubin