Claude Aubin

Claude Aubin: Sergent détective à la retraite du S.P.V.M., il a travaillé sur les groupes organisés tels la mafia Russe, les groupes Jamaïcains, les Pakistanais et les gangs de rues. Il aura plus de 5,000 arrestations à son palmarès. Puis de 2003 à 2012 il devient chroniqueur au Photo Police, en plus d’écrire trois livres et faire un peu de cinéma. En 2014, il se retrouve blogueur au Huffington Post. Et devient collaborateur au Dixquatre.com

BLOGUE Mon ami Maringouin !

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10-04 MÉDIA

Je n’avais que quelques semaines de faites chez la police quand, pour la première fois, j’ai rencontré Maringouin. Drôle de nom pour un bonhomme de deux cent vingt livres. Je venais de me retrouver au beau milieu d’un groupe de robineux qui buvaient du Saint-Georges agrémenté d’alcool à friction. Ils étaient six ou sept bonshommes, un peu ivres et très sales. Ils avaient tous au moins quarante ans, alors que je n’en avait que vingt. Ils en avaient vu passer des flics dans leur vie et je n’allais pas les impressionner.

– T’en veux-tu, constable ?

Le bonhomme qui m’offrait cette bibine était encore plus crasseux que les autres. Il me passait ostensiblement la bouteille dans la figure, un peu pour me narguer et aussi parce qu’il n’avait pas tellement de respect pour ce que je représentais. Je m’étais prudemment éclipsé; pas que j’avais peur d’eux, mais comme il fallait remplir une tonne de rapports à chaque arrestation, il valait mieux qu’elles en vaillent la peine. Tout ce que je savais de lui, c’est qu’on l’appelait Maringouin, mais personne ne pouvait me dire pourquoi.

Plus tard dans la soirée, l’officier me forçait à intervenir; il faut dire que lorsque tes robineux se retrouvent couchés presque dans le milieu de la Main, il est temps de s’en mêler. Maringouin nous avait donné toute une belle bagarre. Ce bonhomme était fort comme un cheval. Il y avait lui et Ti-Man Auger, un autre illustre sans-logis, qui aimait bien se payer un flic ou deux, les soirs de beuveries.

Cette fois, Maringouin s’était retrouvé face à face avec le gros Pierre A, un policier d’une force au moins égale à la sienne. Une chance, sinon je me serais retrouvé sur le cul assez rapidement.

À cette époque, on rentrait nos robineux en cellules, ils cuvaient leur alcool et au matin on les retournaient dehors après une paire de toasts et un café. Pas question de les accuser. S’ils avaient eu une amende, ils ne l’auraient pas payée et nous aurions fait quoi ? Alors, mon lieutenant en bon père de famille, ouvrait les portes des cellules, jusqu’au lendemain soir.

Quelques années plus tard, en plein hiver, je reçus un appel pour un vol dans un stationnement de la ville. Comme nous étions tout près, nous croyions pouvoir faire l’arrestation du voleur avant qu’il ne se sauve. Alors, c’est à toute vitesse que le grand Denis fonça dans le stationnement, juste à côté du 750 Bonsecours. Là, un homme transi de froid nous faisait de grands signes.

– C’est moé, constables, c’est moé qui a fait le vol.

Mon Maringouin, sourire de circonstance, nous montre la vitre fracassée et quelques dollars en monnaie qu’il a mis dans ses poches. Il a même une coupure à la main et le sang coule.

– Tu vas m’arrêter, hein ?

Dans tous les cas, nous avons de la preuve. Maringouin est là à sautiller et à se frapper les bras pour se réchauffer.

– J’peux-tu monter dans le char ?

Nous regardons le gros homme. Bien sûr, il veut être détenu pour le reste de l’hiver. Ça aussi, ça faisait partie des traditions. Être détenu pour trois mois au moins, passer décembre, fêter Noël au chaud, sortir en mars en même temps que les oiseaux. Maringouin allait retrouver sa gang !

Avec les années, je le vis de moins en moins. Je savais qu’il était toujours dans le coin, mais quand tu es rendu à plus de soixante ans, dans ce métier-là, t’es un vieux routier. Les jeunes policiers me parlaient d’un vieux bonhomme qui tentait de se battre avec eux et qui n’avait aucun respect pour l’uniforme. Je reconnaissais bien Maringouin. Mais allez expliquer à des petits gars de vingt ans qu’avec un peu de patience et de compassion, ils arriveraient à faire de lui un allié.

– Pis y pue en ostie ton robineux !

Eh oui, Maringouin n’allait pas changer sa vie pour leur faire plaisir. Du moment où il buvait son alcool à friction, la terre pouvait s’écrouler.

J’avais été nommé sergent-détective et je travaillais dans l’Ouest de la ville, donc je ne revoyais plus mon vieil ami. Pourtant, un jour où j’étais avec Louise, ma compagne, je m’arrêtai sur la Catherine coin Visitation, pour acheter un truc. Nous étions dans le magasin quand la porte s’ouvrit et là, un vieux bonhomme dégageant une odeur que je connaissais, entra pour quémander quelques sous. Le propriétaire allait le chasser quand j’intervins.

– Salut, Maringouin.

Le vieillard qu’il était devenu me regarda de son œil resté valide; il semblait chercher dans ses souvenirs embués d’alcool, puis…

– La police, comment ça va la police?

Oui, la police. Et là pendant plus de trente minutes, on se paya une jasette entre vieux amis. Maringouin me montra ses nombreuses opérations : il avait le ventre comme un damier, le cœur, le foie, les intestins… Son œil droit était tout blanc, le gauche avait un début de cataractes, ses bras étaient remplis de cicatrices, mais il demeurait bien droit malgré ses soixante et onze ans et ses trente ans d’errance.

– J’me bats plus comme avant, t’sé !

Il me restait quelques pièces et, bien sûr, je n’allais pas me priver de lui faire plaisir. Maringouin avait un peu parlé avec Louise. Je crois que les femmes le mettaient un peu mal à l’aise. Il faut dire que la senteur pouvait décourager. Nous étions repartis chacun de notre côté après une vraie poignée de main et un sourire d’homme fatigué, mais fier.

Maringouin a été retrouvé un matin d’automne frisquet. Il s’était endormi sur un banc de parc. Il avait vécu comme ça, il sera mort comme ça. Je l’aimais bien ce bonhomme, il me manque parfois.

Libre édition Claude Aubin
Libre édition Claude Aubin