Claude Aubin

Claude Aubin: Sergent détective à la retraite du S.P.V.M., il a travaillé sur les groupes organisés tels la mafia Russe, les groupes Jamaïcains, les Pakistanais et les gangs de rues. Il aura plus de 5,000 arrestations à son palmarès. Puis de 2003 à 2012 il devient chroniqueur au Photo Police, en plus d’écrire trois livres et faire un peu de cinéma. En 2014, il se retrouve blogueur au Huffington Post. Et devient collaborateur au Dixquatre.com

BLOGUE | La suicidaire

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Mauvaise soirée, les appels n’arrêtent pas de se succéder comme un tir de mitraillette. Dès qu’on se met On, le répartiteur nous accroche pour un autre et, comme d’habitude, c’est à l’autre bout du secteur. Encore une fois, c’est une bagarre dans un chic bar du secteur. Cette fois, c’est le chic Grillon, un bar cinq étoiles où toutes les éponges du secteur viennent s’imbiber avant de se frapper.

– Aweille, mon caliss, vient te battre.

Notre bonhomme se ramasse sur le cul dans le temps de le dire. Sa bouteille se fracasse un peu plus loin sur le plancher dur et un barman regarde la scène avec une indifférence totale. Ça lui en fait un de moins à sortir. Bien sûr, pour nous autres, ce n’est pas fini. Le gueulard nous crache dessus pendant le trajet. Par chance qu’il est trop ivre pour garder son équilibre, car ce vieux fou tente maladroitement de nous frapper. Il se ramassera pris entre les sièges, le cul dans les airs.

– On est mieux de se prendre des roteux ben vite !

La faim, bien sûr. C’est l’heure où tout le monde devrait être assis devant une table pour manger. Nous, c’est assis dans l’auto et en vitesse qu’on enfile les hot-dogs, car les appels ne vont pas s’arrêter. Eh voilà ! On n’a pas fini que déjà un appel d’homme malade vient nous ramener à la réalité.

Jean part à la vitesse de l’éclair pendant que j’enfile le dernier bout de saucisse moutardé et que je retourne les restes dans le sac de papier tout graisseux.

– C’est bien le 1725 ?

– Oui, regarde, on nous attend !

Effectivement, un bonhomme nous fait des signes désespérés, c’est drôle, c’est toujours comme ça. On dirait qu’on va arriver plus vite si un gars fait de grands gestes même à deux mètres de nous.

Nous voilà qui grimpons l’escalier quatre à quatre, pour nous retrouver devant un vieux client, un gros bonhomme qui souffre d’une belle cirrhose du foie. Le gros Gaston.

– Shit ! T’es déménagé ?

Le gros bonhomme ne répond pas, il a trop mal pour laisser échapper autre chose que des lamentations. Les ambulanciers arrivent tout comme nous à vive allure et tout comme nous, ils regardent Gaston. Je sais, il souffre, mais l’escalier est en colimaçon, quel con ce type. Pour nous autres, c’est une hernie discale assurée. Alors à quatre, on pousse, on tire, on retient, on glisse, mais Gaston arrive finalement à bon port.

Juste au moment où nous pourrions repartir bien tranquille, nous nous retrouvons au beau milieu d’une chicane de ménage. Bien sûr. Monsieur et madame sont bien saoul et on intervient quand la première bouteille frappe la voiture de police. Nous voilà en plein conflit armé. La grosse dame me pousse avec ardeur pendant que le mari explique à mon partenaire que c’est pas de nos affaires. Finalement, ma grosse se retrouve sur le derrière avec un bras qui va lui faire mal pour quelques jours. Le mari la ramène à la maison, ils ont fait la paix.

Je commence juste à décompresser quand le répartiteur nous envoie sur la rue Cartier pour une femme suicidaire.

Quand on arrive sur les lieux, un jeune homme est assis dans les marches du building. Il semble calme, ben le mot est gelé ! Il me montre la porte de l’appartement qui est à demi ouverte.

– C’est Réjane, est folle ostie, à l’a un couteau.

Bon… Je suis le premier alors j’entre. Il fait noir et je ne vois pas devant moi. Il me semble deviner une masse par terre et je m’approche lentement.

– Salut Réjane.

La femme d’un certain âge, à ce que je peux voir, me regarde avec haine.

– Toé, la poliss, t’as pas d’affaire icitte. J’t’ai pas demandé.

Cette fois, je vois le couteau, un joli couteau à dépecer. Il est pointé en direction de son ventre. Jean vient se pointer, mais elle le regarde avec rage. Je lui fais signe de reculer un peu. Il me fait un petit sourire. On se connaît bien tous les deux et on n’a pas à parler pour se comprendre. La femme se détend à peine et ses deux mains se crispent sur le manche de l’arme. Je ne bouge pas, je suis assis par terre, près d’elle.

– Tu veux m’en parler ?

– Pourquoi ? Pour que tu ris de moi ? Regarde, j’ai pas d’hommes, tu veux être mon homme, ostie ?

Cette fois, les vannes cèdent et les larmes coulent sans s’arrêter. Je lui tends des papiers mouchoir et je remarque tout à coup des tubes vides par terre.

– Oui, j’lai ai pris…

Je reste à côté d’elle sans dire un mot; Jean qui a tout vu, a alerté les services ambulanciers.

– Je ne peux pas être ton homme, Réjane, mais peut être un ami si tu veux, juste si tu veux ?

Je ne sais pas si ce sont ces mots ou simplement la fatigue, mais la suicidaire me fait un petit sourire tout en laissant tomber le couteau. Les ambulanciers la ramassent rapidement et je monte avec elle dans l’ambulance. La voici qui prend ma main et sourit, j’ai presque envie de chialer. C’est idiot ce que quelques mots peuvent changer quelque chose.

La vie fera que je ne reverrai cette femme que quelques fois, mais il se créera cette complicité qui se fait entre deux personnes lors de moments difficiles.