Claude Aubin

Claude Aubin: Sergent détective à la retraite du S.P.V.M., il a travaillé sur les groupes organisés tels la mafia Russe, les groupes Jamaïcains, les Pakistanais et les gangs de rues. Il aura plus de 5,000 arrestations à son palmarès. Puis de 2003 à 2012 il devient chroniqueur au Photo Police, en plus d’écrire trois livres et faire un peu de cinéma. En 2014, il se retrouve blogueur au Huffington Post. Et devient collaborateur au 10-04

BLOGUE Il y a des moments dans une vie de flic où tu aimerais être ailleurs !

10-04 MÉDIA

Depuis deux minutes, j’ai la désagréable impression que la voiture est devenue complètement incontrôlable. En fait, c’est juste Daniel qui conduit. On en est à notre troisième appel de bagarre. Celui-ci est au chic Lion D’or; la dernière fois, il y avait eu quand même un mort. Cette fois, ce ne sont que quelques ivrognes qui se tapent dessus Ils ont quand même cassé quelques verres, une vitre et deux chaises. La vitre… c’est avec les chaises !

On arrive là en délégation, donc quatre voitures aux pneus encore fumants. Tout ça pour regarder le portier ramasser les débris avec un vieux balai tout ébréché.

– T’as vu quelque chose ?

– Non… Pourquoi ?

Le bonhomme nous toise sans dire un mot de plus. Ici, c’est la règle, on ne parle pas à la police. Alors on rembarque.

– Tu as faim ?

– Ouais, du chinois peut-être ?

C’est finalement vers un accident Berri et René-Lévesque que nous mettons le cap. Pas grand chose, mais la jeune fille fort jolie d’ailleurs, se plaint de douleurs à la tête. Bien sûr, nous nous empressons de reconduire la belle à Saint-Luc; le reste, la dépanneuse s’en chargera.

Alors comme il nous arrive souvent lors de nuits comme celle-là, on ramasse deux hot-dogs sur la Main, c’est plus pratique. Tiens, un moment de tranquillité, on en profite pour passer par la Catherine où notre faune habituelle s’y attarde avec tant de plaisir. Tout à coup, j’entend des cris venant d’un petit groupe de personnes qui semblent se cacher. Des cris comme :

– Les cochons… Les cochons…

Je regarde plus attentivement : ils sont cinq, cinq braves qui, cachés dans l’entrée sombre d’un commerce, lancent du Cochon !

– Fais le tour.

Il ne nous faut pas plus de deux minutes pour être devant la place.

– Les cocho…

Oups, l’auto s’arrête et je sors. Je n’ai que quelques pas à faire pour être devant le groupe. Ce que je déteste le plus, ce sont les gars qui crient bêtement des trucs comme ça et qui se cachent. Alors, je me place devant celui qui le dernier a ouvert sa grande trappe.

– Tu veux répéter ? À moins d’être trop lâche.

– Moé, j’ai pas parlé…

– Lâche et menteur…

Cette fois, il dit réagir et il le fait bien. Malheureusement, moi aussi je sais me battre et il se ramasse bêtement sur le cul. Maintenant que nous avons fait connaissance, je fouille ses poches et trouve quelques cubes de haschich et quelques pilules.

– T’es mal parti.

Daniel, faisant signe a une autre voiture, tient le reste du groupe en respect, pendant que le bonhomme s’engouffre dans nôtre.

– Pourquoi t’as pas juste fermé ta grande gueule ?

– Va chier !

Une fois au poste, l’écrou se passe plutôt mal. Alors qu’il me faut brasser la cage du grand con, voilà que la copine du matamore entre au poste et tente de me sauter dessus. La pauvre passe par-dessus moi, la tête s’arrêtant dans le comptoir. Alors, elle doit se faire soigner à l’hôpital. J’en ressors avec quelques estafilades. J’ai vu ses ongles de très près, de trop près, même.

Bon, c’est pas tout ça ! Il faut reprendre la route. On est pas sorti qu’un autre appel nous lance sur la Main ! Oui encore là, pour une femme malade. Cette fois c’est moi qui conduis. Si je pouvais rendre Daniel bien malade.

Sur les lieux, il y a bien une jeune femme qui est couchée devant notre Montréal Pool Room. Elle n’a peut être pas apprécié les roteux. Je sors rapidement et deux autres flics accourent. Tout de suite, les gars du 33-15, notre ambulance, arrivent sur les lieux. Alors, à six, on devrait bien pouvoir s’arranger. Comme d’habitude, on fait un cordon protecteur pendant que les ambulanciers opèrent. Mais là… Un grand con me repousse brutalement et va regarder la fille couchée.

– Heu… t’as pas vu le flic ? Allez, recule.

– Va chier, t’as pas d’ordre à me donner.

Pas vrai, pas encore. Je pousse le tarla avec force, je n’ai pas envie de me battre, juste de le sortir de là. Mais bien sûr, il lève les baguettes et comme j’en ai déjà par-dessus la tête des cons à bagarres, mon idiot se retrouve lui aussi avec un gros nez et à peu près dans la même position que mon premier client.

Pendant ce temps, l’ambulance transporte la jeune femme. Nous, on est bon pour un retour au poste.

– Besoin d’aide, Claude?

– Pas vraiment, non !

On n’a pas mis les pieds dans le poste que le lieutenant m’interpelle.

– C’est ton gars de la rue Saint-Laurent ?

– Ouais…

– Ben, son avocat vient d’appeler, il paraît que tu as été brutal avec son client.

Je regarde le jeune homme qui me fait un petit sourire de travers.

– T’es dans marde.

Je me retourne vers lui et lui donne une belle claque juste sur la gueule, tout en gardant le sourire.

– Tiens, t’ajouteras ça sur la facture.

Cette fois, le grand tarla ferme sa gueule. Je sais, je dois manquer de patience. Comme je dis souvent : La patience, c’est comme du savon, ça s’use.

Le reste de la nuit se passe dans une relative tranquillité : une fille ivre à mourir qui nous lance des cailloux et un cycliste à l’envers de la Catherine qui se fait rentrer dedans. Il sera un peu en retard au travail.

Finalement, cette nuit, on l’aura gagné notre salaire…