Claude Aubin

Claude Aubin: Sergent détective à la retraite du S.P.V.M., il a travaillé sur les groupes organisés tels la mafia Russe, les groupes Jamaïcains, les Pakistanais et les gangs de rues. Il aura plus de 5,000 arrestations à son palmarès. Puis de 2003 à 2012 il devient chroniqueur au Photo Police, en plus d’écrire trois livres et faire un peu de cinéma. En 2014, il se retrouve blogueur au Huffington Post. Et devient collaborateur au 10-04

BLOGUE | Mauvaise nuit…

Claude-Aubin-debarque-sur-10-04
Claude Aubin

Sais pas pourquoi, mais il y a des soirs où tu es plus maussade que d’habitude. Peut-être parce que je viens de perdre aux cartes et que mon lacet vient de me lâcher, mais c’est comme ça. Marcel tente bien de me remonter le moral, mais là il fait chou blanc; c’est une mauvaise nuit .

– Tu veux un grand café au chic Green?

– Ouais, pourquoi pas.

Marcel passe par la petite rue Boisbriand où tout est noir et où les filles viennent faire des passes juste derrière La Grande notre disco de l’heure.

– Attends!

Un bonhomme à peine sorti de la taverne du coin tente de nous éviter. Alors pour sûr, on va aller y jeter un œil. Marcel se colle contre le trottoir pendant que je sors pour lui parler. Comme il fait frais, je le fais monter à bord de la voiture et là, ça commence.

– Vous n’avez rien contre moi, vous ne pouvez pas m’enquêter comme ça. Je suis réalisateur à la télé d’État.

Effectivement, il est tout ce qu’il y a de régulier, mais ce qu’il me fait suer ce type. La gueule ne se tarit pas. Tout à coup, alors qu’il croit que je ne le regarde pas, je le vois glisser ce que je crois être un vingt dollars sous le siège de chauffeur. Je ne bronche pas, j’attends. Bon, il n’y a rien contre lui et Marcel lui remet ses papiers. L’homme me lance de sa voix de fausset :

– Pas trop tôt!

Moi, je le regarde avec un petit sourire que Marcel trouve suspect. Alors, comme mon partenaire va pour sortir et ouvrir, je lance :

– Vous n’êtes pas sorti, du moins pas encore.

Cette fois Marcel n’y comprend plus rien et je ne fais rien pour le sortir de son questionnement intérieur.

– Pour sortir, ça coûte un vingt!

Cette fois Marcel me regarde avec un étonnement non feint. C’est quoi cette histoire de vingt? Sans dire un mot, je glisse ma main sous le banc et ramasse le vingt dollars. Cette fois, Marcel a tellement l’air ahuri qu’il ne place pas un seul mot. Je prends l’argent et le met dans la main de l’homme.

– Mange-le.

– Pardon?

– Mange.

Cette fois Marcel qui vient de comprendre, regarde l’homme avec un peu plus de rage au cœur.

-Tu voulais nous framer, mon ostie?

Notre bonhomme comprend rapidement qu’il doit s’exécuter. Je ne ris plus et Marcel a perdu sa bonne humeur. Alors, ouvrant toute grande la bouche, il avale finalement avec beaucoup de difficultés, le vingt dollars tout plié et Marcel le fout promptement à la porte, puis il se rassoit pesamment à sa place.

– Le caliss… Tu l’avais vu faire?

– Ouais.

Nous allons tout de même au Green pour le café, ça ne va pas gâcher notre nuit. On est à peine arrivés qu’un appel nous envoie à l’autre bout du secteur : un homme malade rue Dorion.

C’est encore à la course que nous traversons le secteur. Par chance, comme il fait frais, on a moins de circulation à éviter. Nous voilà donc à l’adresse sans trop avoir forcé la dose.

À notre arrivée, une femme dans la jeune quarantaine, le visage tordu par l’angoisse nous presse de la suivre.

– Vite, constables, mon mari est très malade.

Nous courons vers la chambre à coucher. Effectivement, un homme est étendu dans le lit et je n’ai pas besoin d’être médecin pour comprendre qu’il n’est déjà plus dans notre monde. La femme lui parle et le cajole pendant que deux enfants demeurés plus loin, pleurent en silence. Je crois qu’ils ont compris plus que leur mère ce qui vient d’arriver.

Quelques minutes plus tard, l’ambulance arrive en trombe et les gars font comme s’ils pouvaient le réchapper. Eux aussi ont vu les enfants et quand tu vois les enfants, tu ne veux pas les décevoir.

– On va à Saint-Luc.