Claude Aubin

Claude Aubin: Sergent détective à la retraite du S.P.V.M., il a travaillé sur les groupes organisés tels la mafia Russe, les groupes Jamaïcains, les Pakistanais et les gangs de rues. Il aura plus de 5,000 arrestations à son palmarès. Puis de 2003 à 2012 il devient chroniqueur au Photo Police, en plus d’écrire trois livres et faire un peu de cinéma. En 2014, il se retrouve blogueur au Huffington Post. Et devient collaborateur au 10-04

Les dimanches aussi peuvent être rock & roll

10-04 MÉDIA

L’après-midi s’annonce chaud, mais tranquille. Marcel conduit la voiture avec lenteur et on se laisse bercer doucement par le flot de la circulation. Des filles nous font des petits saluts auxquels bien sûr nous répondons. Puis, Marcel décide de faire le tour habituel sous le pont Jacques-Cartier. Tous les junkies du coin vont y faire un tour et de temps en temps on y trouve des autos volées. On n’a pas fait trente pieds que je remarque des buissons qui bougent.

– Arrête !

Nous sortons rapidement, mais on aurait pu ne pas courir. Devant nous, deux ti-culs de 9 et 11 ans sont en pleine snif de colle. Je ramasse le premier pendant que Marcel reçoit les coups de pieds de l’autre.

– Lâche-moé, mon estie d’cochon !

L’autre voyant faire son grand frère tente de me faire la même chose. C’est plate, j’ai pas de patience, il se retrouve pris dans les airs par une patte et c’est pas très long qu’on l’amène au poste. Papa viendra chercher sa progéniture.

Bien sûr, les gars te niaisent un peu…

– Tu les prends à ta taille, mon Claude, toute une arrestation !

On repart rapidement vers le secteur; pas envie de les entendre se moquer toute la soirée durant. Marcel, cette fois, file vers la Main; au moins il n’y a pas d’enfants. Comme on arrive au coin de la Gauchetière, deux jeune femmes, un peu ivres, sortent du bar chic Lodéo. Elles sont jolies avec une crinière toute noire et, bien sûr, on regarde les belles zigzaguer un peu. Tout à coup l’une des deux, la plus jolie je dirais, fait une pirouette et se ramasse face contre terre.

– Arrête-toi

Bien sûr, le chevalier sans peurs et sans reproches descend de la voiture au pas de course pour aider la belle à se relever. La jeune femme se pend à mon cou et, tout fier de mon coup, je réussis à la remettre sur pied.

– Pas de mal, madame ?

La jeune femme me regarde avec un sourire un peu bizarre et d’un coup sec, elle m’assène un de ses coups de pieds dans les couilles. Je me retrouve le souffle coupé. Cette fois, la furie s’élance sur moi pour m’achever et, tant bien que mal, je la repousse. Marcel qui ne se pressait pas, reste interdit ! Et voilà que l’autre me flanque des coups de sac à main.

– Tu viens m’aider ?

Marcel qui tente de ne pas rire a toutes les peines du monde à retenir la fille au sac à main. Pendant ce temps là, je reprends un peu mon souffle et je serre la jeune furie entre mes bras. J’ai ses seins entre les yeux et ses jambes entre les miennes. Ailleurs, ça aurait été exquis, mais là !

– Lâche-moé, mon estie !

Tiens, j’ai entendu ça déjà. Mais non, je ne vais pas la lâcher. Déjà qu’elle me griffe les poignets au sang de ses grands ongles. Je réussis quand même à la traîner jusqu’à la voiture et à lui passer les menottes. Le voyage au poste se fait entre les coups de pied qu’elles nous donnent, les crachats et les insultes.

– Encore vous autres? Le père n’est pas venu chercher ses monstres encore.

Le sergent regarde les deux femmes et s’approche avec un sourire. Il est quitte pour aller s’essuyer le visage. Mes deux fauves se ramassent dans la cellule à côté des petits monstres et la soirée continue.

Tout devient tranquille pour une heure ou deux. Enfin, on va au moins passer une partie de la soirée à panser les blessures. Ben non ! Une bagarre au chic Pont de Paris. Encore des filles, mais là, des filles qui se battent régulièrement. Cherchez pas de gars dans ce bar-là, il n’y en a pas.

Ça y est, on est là pris entre cinq ou six filles qui se tapochent à qui mieux mieux.

Une grosse butch de deux cent livres frappe sur deux filles qui lui rendent les coups avec beaucoup d’ardeur. Une autre fille a une chaise dans les mains et frappe sur tout ce qui passe autour.

– Bon… Tu prends à droite et moi à gauche.

On entend des sirènes qui viennent. Les gars connaissent bien le club et des policiers ont connu des soirées misérables avec ces filles-là. Ça y est, la grosse me repère et elle fonce vers moi. Les deux autres qui étaient contre elle font maintenant front commun. C’est moi l’ennemi. Ça se finit par une grosse au nez cassé et deux filles assises contre ma voiture et qui voient sans doute des étoiles. Les gars embarquent les deux filles; une autre voiture pour la fille à la chaise avec ce qui en reste. Nous, bien sûr, on a la grosse fille qui braille maintenant.

Comme c’est la fin du shift, les commençant viennent me voir au comptoir.

– Hey, Aubin, le char est plein de sang, t’aurais pu nettoyer.

C’est drôle, parce qu’avec l’air que je fais, il n’insistent pas. Le sergent vient me voir.

– Tes kids, le père est venu les chercher, ils ont pissé partout dans la cellule, les p’tits criss !

Finalement, c’était un petit dimanche ben tranquille.

Libre édition Claude Aubin
Libre édition Claude Aubin