Claude Aubin

Claude Aubin: Sergent détective à la retraite du S.P.V.M., il a travaillé sur les groupes organisés tels la mafia Russe, les groupes Jamaïcains, les Pakistanais et les gangs de rues. Il aura plus de 5,000 arrestations à son palmarès. Puis de 2003 à 2012 il devient chroniqueur au Photo Police, en plus d’écrire trois livres et faire un peu de cinéma. En 2014, il se retrouve blogueur au Huffington Post. Et devient collaborateur au Dixquatre.com

BLOGUE | Les aléas d’une vie de flic

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10-04 MÉDIA

L’après-midi ne fait que commencer. Il fait si chaud que je pourrais faire cuire un œuf sur l’aile de la voiture. Marcel et moi sommes abrités sous un des énormes érables qui longent le petit parc Viger.

On venait tout juste de ramasser un sans-abri qui venait de décider de faire la circulation sur la rue Saint-Laurent. C’est juste qu’il n’a pas eu le réflexe de s’enlever à temps et que le cycliste l’a choisi comme cible pour ne pas emboutir un camion. Pas beaucoup de dommages, quelques points et une douche assurée.

On vient de se ramasser un cornet de crème glacée dans un dépanneur du coin et avec ça, on tente de refroidir la température de notre corps. Les portes de la voiture sont grande ouvertes comme si nous pouvions faire entrer l’air plus ou moins frais du tour du parc. Des enfants jouent dans l’eau; c’est pas une piscine, mais un boyau que laisse couler le gardien, un bonhomme fort sympathique sauf quand il est en boisson.

– Ça fait au moins dix minutes qu’on a pas d’appels !
– Chut, ça porte malheur.

Je n’ai pas fini de le dire qu’un appel vient nous rappeler à l’ordre. Un chauffeur de taxi qui demande de l’aide. Il est sur le pont Jacques-Cartier en route vers Montréal. Marcel démarre en trombe et nous voici louvoyant sur Saint-Antoine. Pauvres automobilistes qui doivent nous supporter; notre conduite frise le danger public.

Voilà, nous sommes au pont. Effectivement, un homme nous fait des signes désespérés et pendant qu’il nous fait ces signes, une vitre de voiture éclate en morceau. Quel bruit ! Nous voilà à la course vers la voiture. À l’intérieur, une jeune femme de couleur grande, mince, le crâne rasé, les yeux révulsés, la bave coulant de la commissure des lèvres. La furie frappe à coups de pieds ce qui reste de la vitre. Elle crie, elle hurle, elle se rue sur les bancs qui la séparent de l’avant du véhicule.

– Merde.

Le chauffeur de taxi me regarde avec des yeux effaré. Juste à ses côtés, un jeune homme qui semble l’ami de l’hystérique ne dit pas un mot, il regarde comme s’il n’y comprenait rien.

– Bon, on ne va pas la laisser là.

J’ouvre la porte et me risque vers l’intérieur. Marcel de son côté tente de faire diversion. Je réussis à ceinturer la belle qui, pour une raison que j’ignore, cesse de s’agiter. Marcel me jette un œil interrogatif.

– Allez, on la transporte.

Je ne vais pas attendre l’ambulance et risquer une nouvelle crise. Mon choix est fait. Le jeune homme réussit à m’expliquer qu’elle est traitée à Royal Vic en psy. Tiens, je n’aurais pas deviné. Par chance, elle n’oppose pas de résistance, parce qu’elle est costaude, la jeune femme. Cette fille fait bien un mètre soixante quinze et même si elle est mince, elle a de gros os et des mains aussi grandes que les miennes. Alors, si ça tourne au vinaigre, on est mal ! Je m’installe donc à l’arrière avec la belle, son copain à l’avant avec Marcel et on roule comme des malades, le train-train quoi !

Le trajet se fait quand même assez bien. La belle s’agite un peu, mais ça va. La jeune femme me regarde de temps en temps comme si elle tentait de se faire des repères. Je lui parle tout doucement et ça marche pour le moment. Ça marche même jusqu’à l’hôpital. Et là, j’étire ma chance juste un petit peu.

– Marcel, va avec lui enregistrer la dame, je vais tout de suite au troisième.
– T’es sûr ?

Je lui fait signe que oui, elle est toute docile, cette belle grande noire au crâne rasé. Mais voilà que dans l’ascenseur de l’hôpital, la crise éclate. La bête lance tout à coup un cri, un hurlement à glacer le sang et s’élance vers moi avec tellement de force, que je me retrouve sous elle. Cette fois, la grande fauve tente de me mordre et à voir ses dents fortes et blanches, j’ai intérêt à les éviter. Nous roulons dans cet espace clos, elle à tenter de me trucider et moi juste à éviter les dégâts.

Troisième étage, les portes s’ouvrent et je réussis à la tirer vers l’extérieur. La jeune femme me crache dessus, elle me griffe, me frappe de ses pieds, mais je la retiens et attend de l’aide. Ben… De l’aide, tiens, ce serait bien le moins, surtout à l’aile psy !

À quelques pas de moi, deux docteurs et quelques infirmières sont en pleine discussion et personne ne fait attention à ce couple qui se roule par terre.

– Hé les docs, ça ne vous tenterait pas de venir à mon aide ?

L’un d’entre eux me regarde avec indifférence, comme si je dérangeais un meeting très important. Puis il me lance tout de go :

– Ce n’est pas ma patiente.

Cette fois je crois bien que ce con de médecin vient de me mettre en colère.

– Et si je la laisse courir et tout casser dans ton hôpital, elle va devenir ta patiente?

C’est une des infirmières qui s’avance à la hâte pour m’aider. Finalement, un des médecins ordonne une piqûre et quand Marcel se pointe avec l’ami de la jeune femme. C’est un partenaire à la chemise déchirée et remplie d’égratignures qu’il contemple. Mon grand escogriffe tente tant bien que mal de ne pas rire de moi, mais ça, c’est pas facile.

– Et ne dis pas un mot !

La journée s’achève avec cette épisode, la fille va dormir et moi panser mes plaies. C’est du quotidien.

Libre édition Claude Aubin
Libre édition Claude Aubin