Claude Aubin

Claude Aubin: Sergent détective à la retraite du S.P.V.M., il a travaillé sur les groupes organisés tels la mafia Russe, les groupes Jamaïcains, les Pakistanais et les gangs de rues. Il aura plus de 5,000 arrestations à son palmarès. Puis de 2003 à 2012 il devient chroniqueur au Photo Police, en plus d’écrire trois livres et faire un peu de cinéma. En 2014, il se retrouve blogueur au Huffington Post. Et devient collaborateur au Dixquatre.com

Des jeans qui dérangent

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10-04 MÉDIA

Notre Dame de Grâce

1986

La grève de quelques semaines avait fini par finir et tout le monde était revenu à la normale, c’est à dire veste élimée et cravate d’un autre âge. Pour ma part, ce n’est pas difficile, je suis resté en jeans, c’est ma marque de commerce.

Depuis une semaine, nous avons un nouveau capitaine. Le bonhomme est un ancien confrère à premier poste de police. Déjà qu’à l’époque on ne pouvait se blairer, il est devenu capitaine, ça ne va pas être de la tarte. Ce gros bonhomme à l’allure fielleuse laisse traîner sur son passage une réputation peu flatteuse d’hypocrite et de rancunier. Bon, on verra bien.

Pour le moment, j’en ai plein les bras avec la petite guerre entre Jamaïcains. Oui, Luddy vient de tirer sur G.I. Joe et Ragga semble avoir pris son parti. Un peu plus loin, les frères Lyons, se font tirer dessus à qui mieux mieux et la Carifesta qui s’en vient s’annonce houleuse pour ne pas dire dangereuse.

Cucu, mon directeur à la colonne en chiffon a décidé qu’il me mettait en charge de la sécurité du site. En fait ce n’est pas tout à fait vrai, il veut une présence civile discrète. Il connaît mon implication dans la communauté noire, comment je me débrouille avec la pègre locale et surtout combien d’heures sans demander de supplémentaire j’arrive à faire pour lui. C’est un pacte entre nous, il me laisse tranquille avec mon habillement et je fais de même pour les heures de travail.

Ce samedi de congé, je suis au bureau pour mettre au point une stratégie d’infiltration sur le site de l’événement. C’est congé, mais comme c’est plus calme, je peux me concentrer sur ce qui reste à faire. Nick vient me rejoindre, il est sur son quart de travail et malgré qu’il soit encore en uniforme, ce bonhomme est un puits d’information, le cerveau de la rue, mes yeux et mes oreilles sur tout ce qui est crime dans le coin.

– Tu sais que des gars de Toronto sont ici pour faire du grabuge?
– Non, raconte.

Nick m’annonce que deux de ses sources lui ont fait comprendre que deux groupes rivaux de Toronto venaient ici pour importer leurs querelles et assister les groupes d’ici dans les leurs. On parle ici de vente de stupéfiants, bien sûr. Pourquoi se battraient-ils autrement?

Voilà, une belle petite guerre en perspective. Il va me falloir quelques flics en civil et ça va faire tiquer Cucu, car le budget pour lui, c’est sacré. Il m’a déjà fait placer une voiture de police devant un McDo pour ne pas faire une opération où j’aurais ramassé des braqueurs. Ça ne coûtait rien et c’était très sécuritaire. Alors les kids ont été en faire un ailleurs et pas dans le secteur du poste, un franc succès, pas de temps supplémentaire et le crime n’est pas dans nos statistiques. C’est ce que l’on appelle de la gérance par le risque.

J’étais en pleine discussion avec Nick quand j’eu la surprise de voir mon directeur ouvrir la porte du bureau.

– Monsieur Aubin, quand vous aurez quelques minutes, on aimerait vous rencontrer.
– C’est ok, je finis avec Nick et je vous rejoins.

Il veut certainement me parler de l’événement, il ne peut pas être ici un samedi de golf juste par plaisir. Le temps de traverser le long passage menant à son bureau, je me retrouve devant mon nouveau capitaine au visage de marbre. Le directeur fait les présentations.

 -Oui, je connais le capitaine.
– Oui?
– Il était au poste 4 dans les années soixante.

L’autre me regarde comme pour tenter de ramasser ses souvenirs pendant que Cucu prend un air solennel. Je sens qu’on ne va pas parler de la Carifesta.

– Le capitaine et moi avons remarqué que votre tenue vestimentaire laissait à désirer.
– Pardon?
– Oui, vous ne portez pas de veston ni de cravate.

Je reste quelques instants interdit. Ce directeur qui me connaît maintenant depuis près de deux ans vient tout à coup de s’apercevoir que je suis en jeans.

– Dites, c’est une rencontre officielle, ça?
– Pardon?
– Ouais, je vous demande si vous me parlez officiellement?

Les deux officiers se regardent bêtement sans trop comprendre où je veux en venir. Je regarde le directeur sans me soucier de son nouveau bras droit.

– Parce que si tu n’as pas remarqué, je suis en pleine journée de congé et sur mon temps. Je fais une feuille de temps supplémentaire pour cette entrevue?
– Non.
– Alors, tu me diras ça lundi matin.

Je me dirige vers la porte en les laissant là avec cette tête de « Que s’est-il passé? »

Ce moment deviendra le début d’une longue saga vestimentaire. Mes patrons voulaient bien me voir travailler comme un diable, mais travailler dans la saleté et les bestioles, tu ne fais pas ça en habit cravate. Ils ne pouvaient comprendre ça, ils ne l’avaient jamais fait. Je ne le sais pas encore, mais j’entrerai dans une guerre sans merci et ceci pour le reste de ma carrière.

Libre édition Claude Aubin
Libre édition Claude Aubin