Le gars, au coin de la rue…

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Je me souviens encore d’un certain premier janvier. Entre deux repas familiaux trop copieux, je décidais de m’oxygéner par une marche digestive vers le centre-ville. Il y avait peu de monde dans les rues de Trois-Rivières. La majorité devait, comme moi, célébrer en famille l’arrivée de l’année nouvelle et y aller de commentaires effervescents sur le dernier Bye Bye.

Arrivé au coin des rues Royale et Des Forges, j’aperçus une silhouette familière, celle d’un jeune homme, dans la vingtaine, armé d’un manche à laver les pare-brises, faisant les cent pas dans le froid mordant. Il arpentait régulièrement le même endroit depuis des semaines. Sa présence ce soir-là semblait d’autant plus incongrue que l’intersection était presque déserte. Difficile d’imaginer, par cette journée de réjouissance, illustration plus immédiate de la nécessité de survivre dans la solitude, peut-être l’isolement.

Car enfin il y avait de quoi se demander, quand on a une famille, un toit et un travail, comment un être humain pouvait décider d’inaugurer ainsi l’année nouvelle. S’agissait-il bien d’un choix? On dira après que les moins nantis vivent aux crochets de la société. Bien sûr, il y a des parasites. On a trop souvent le tort de généraliser à un groupe les travers d’un petit nombre.

Cette apparition me rappela un ami qui, des années auparavant, m’avait fait sourire, affirmant qu’il valait mieux que « le gars au coin de la rue. » J’avais trouvé son commentaire présomptueux. Que pouvait-il bien savoir de ce fameux gars au coin de la rue? Encore moins que le peu que je pouvais déduire de mon laveur de pare-brise. Mon copain illustrait une opinion par une image abstraite. Le gars qui circulait devant moi était bien réel, visiblement pauvre, possiblement sans attache, habitant sans doute un logement délabré. Se chauffer et manger pouvaient bien représenter sa lutte prioritaire au quotidien. Comment en était-il arrivé là? Pauvreté « héréditaire », difficulté d’intégration, revers de fortune? Les paris étaient ouverts.

Au fond, de l’être le plus modeste au plus illustre, lequel ne s’est pas tenu au coin d’une rue? Que pouvons-nous savoir d’un passant? Mozart, Einstein, Pasteur, Curie, Kennedy, Voltaire, Christie auraient-ils réussi à traverser l’existence sans s’encanailler à un carrefour? Au début des années 1960, de jeunes affamés en étaient venus à dépouiller un marin, dans un port de mer allemand, pour manger. Dix ans plus tard, l’instigateur du larcin, devenu méga star du rock, composait Imagine. Qui peut dire si l’erreur de jeunesse de cette figure emblématique n’a pas été perpétrée à une intersection ?

Bien sûr, tous les mésadaptés ne s’en sortent pas de façon aussi flamboyante. Mozart, quant à lui, est mort miséreux et malade tandis qu’Einstein a humblement travaillé dans un bureau de brevets. Il est parfois difficile de dissocier talent et déchéance, innovation et précarité, prestige et modestie. Ces paradoxes, nous devrions les garder en mémoire devant chaque inconnu que nous serions tentés de juger hâtivement. Qui sait, pendant ce temps, nous pourrions nous-même commettre l’imprudence de nous tenir au coin d’une rue…

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