Claude Aubin: Sergent détective à la retraite du S.P.V.M., il a travaillé sur les groupes organisés tels la mafia Russe, les groupes Jamaïcains, les Pakistanais et les gangs de rues. Il aura plus de 5,000 arrestations à son palmarès. Puis de 2003 à 2012 il devient chroniqueur au Photo Police, en plus d’écrire trois livres et faire un peu de cinéma. En 2014, il se retrouve blogueur au Huffington Post. Et devient collaborateur au Dixquatre.com

BLOGUE | Des nuits où tout arrive

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Encore une fois de nuit. C’est le début du printemps, donc il fait encore assez froid. Mon partenaire n’est pas rentré et c’est avec un autre que je vais travailler ce soir. L’autre, c’est le petit Richard, je ne sais pas combien il fait en poids, mais il devait avoir du plomb dans ses souliers lors de la pesée et en plus il est un peu peureux.

– Tu veux conduire en commençant ?

– Oui si tu veux !

Alors Richard conduit avec plaisir. Il aime ça et moi j’aime mieux au petit matin, ça me garde éveillé. On est à peine monté en voiture, que déjà on a un appel pour un gars malade. En fait, il n’est pas malade du tout, il est ben saoul et on le fait grimper chez lui, pour le coucher. Un qu’on aura pas à ramasser et transporter à l’hôpital. Comme j’annonce qu’on a fini, un autre appel chez les pompiers juste à côté du poste. Tiens notre client régulier qui est là. Ce garçon qui a une quinzaine d’années, vient de l’hôpital Rivière des Prairies, un Hippolyte Lafontaine pour jeunes. Le môme s’évade régulièrement et aussi régulièrement, il allume des feux. En fait, il allume des feux, mais c’est pour couper des morceaux de boyaux et les mâcher. Alors, à toutes les fois, les pompiers doivent le maîtriser, car il se rue sur les boyaux. Cette fois encore, c’est la bouche pleine qu’il nous attend. Les pompiers savent bien qu’il n’est pas méchant et ils lui ont découpé dans un vieux boyau, des morceaux à mâcher, en nous attendant.

– Encore ?

– Ouais… Il est dans le camion avec son bonbon.

Retour au poste pour le détenir en attendant que les moniteurs viennent le chercher. Le jeune est aux anges, on lui donne de la liqueur et ses morceaux de boyaux. Pour nous autres, c’est le retour vers la route. On dirait qu’il y a une accalmie.

– As-tu faim ?

– J’ai mon lunch.

– Ok, passe par le Green Garden.

On n’est pas loin, alors Richard passe par la petite rue Boisbriand et s’arrête face à la cuisine du restaurant chinois. Je cours, car je sais, rien ne peut être tranquille assez longtemps pour bouffer et, bien sûr, le club sandwich est presque prêt ! Mais voilà que les gyrophares s’allument. Je regarde mon ami Kenny .

– Je reviens.

Je laisse Kenny et file vers la voiture. Richard détalle à toute allure et nous voilà devant le Rialto, un de nos chics clubs de la Main. L’appel ? Une bagarre générale. Pourtant, tout semble tranquille et le gros Gilles me regarde en haussant les épaules.

– Hey regarde, t’as trois vieilles mémé dans le coin, un gars ben saoul qui dort et une dizaine de vieux dans l’autre coin.

Faux appel, ça arrive souvent quand tu viens de sortir un client pas content. Bon, de retour au resto et je ramasse mon club. Richard a la bonne idée de se rendre dans un stationnement, coin Sainte-Catherine et Saint-Dominique. De là, on peut regarder ce qui se passe et manger. Encore là, voilà qu’une jeune dame noire frappe à ma fenêtre. Pas que je ne l’avais pas vue venir, mais je n’avais pas eu le temps de baisser ma vitre.

– C’est ça, mangez, pendant ce temps là, on a volé dans mon char. C’est pour ça que vous êtes payés ?

Bon, je vais à l’auto. Effectivement, quelqu’un est entré et a volé des vêtements de scène; la jeune femme est danseuse. Elle râle sans arrêt et moi, j’écris tout en mangeant. Alors, par politesse, je lui offre des frites qu’elle prend et met dans sa bouche.

– Pouah c’est ben frette ça.

Je la regarde en riant, en fait c’est presque comme ça tout le temps. Elle ne m’engueule plus tout à coup et le reste de l’appel est même assez cordial. Finalement, elle nous trouve sympathiques.

Ça nous amène au trois quart du shift et comme tout devient tranquille tout à coup, Richard décide de passer dans notre vrai secteur. Alors nous voici sur la rue Saint-Paul près de la place Jacques-Cartier. Richard me parle de ses projets d’avenir, il aimerait bien partir pour Los Angeles, on y cherche des flics parlant français. Tout à coup, une bouteille vient atterrir sur notre voiture. Richard s’arrête sec et je vole presque dans le pare-brise.

– Calisse !

Nous voilà devant une trentaine ou plus de jeunes qui ont décidé que notre présence n’était pas désirable. Déjà, d’autres jeunes viennent se greffer au joyeux groupe qui commence à nous lancer des trucs de toutes sortes. Un des jeunes en particulier est plus entreprenant et il s’avance de plus en plus près pour nous attraper. Richard demande de l’aide et notre officier vient se placer plus loin derrière. Il veut attendre des renforts. Maintenant, nous savons que trois autres voitures sont en route. Ici sur la place, mon petit côté baveux ressort un peu et je fais exprès pour demeurer assis sur l’aile de ma voiture, juste pour les narguer un peu. Richard reste sagement assis dans l’auto.

– On se prépare Claude, attends encore un peu.

C’est le sergent qui m’annonce que les renforts sont arrivés.

Que non, je n’attends plus, je fonce. Nous voilà en pleine course sur la place pendant que, pris au dépourvu, les renforts me suivent. Je voulais le grand garçon qui me lançait et je l’ai. Il fera quelques pirouettes et un atterrissage forcé.

De son côté, Richard s’est démis l’épaule en passant par-dessus un jeune ayant eu la brillante idée de se pencher. Résultat, le sergent en colère, je n’ai pas attendu l’ordre d’attaque, Richard parti pour quelques semaines, trois arrestations dont un grand idiot avec un œil poché.

Tiens, il fait grand soleil ! La nuit est terminée, les vampires sont cachés et je m’en vais finir la nuit à la cour, pour une partie de la journée.

Libre édition Claude Aubin
Libre édition Claude Aubin