Claude Aubin: Sergent détective à la retraite du S.P.V.M., il a travaillé sur les groupes organisés tels la mafia Russe, les groupes Jamaïcains, les Pakistanais et les gangs de rues. Il aura plus de 5,000 arrestations à son palmarès. Puis de 2003 à 2012 il devient chroniqueur au Photo Police, en plus d’écrire trois livres et faire un peu de cinéma. En 2014, il se retrouve blogueur au Huffington Post. Et devient collaborateur au Dixquatre.com

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10-04 MÉDIA

Tiens, nous sommes encore de nuit. Je passe ma vie comme un vampire. Ce soir, mon partenaire, c’est le gros Bougalou. Allez pas me demander pourquoi il a été baptisé comme ça, j’en ai pas la moindre idée. Boug, c’est un gars drôle, fort, qui travaille bien, mais assez près de ses sous. Bon, j’imagine que sa vie de party animal lui coûte cher.

La nuit commence rapidement, on est en pleine descente sur la Main, la moralité fait son nettoyage du printemps. C’est comme ça aux quatre mois. La moralité fait ses statistiques de l’année comme ça, c’est une vieille coutume qui date des années soixante. On fraternise avec les filles pendant des semaines, puis bang, une opération pour remplir les statistiques. Tout le monde est heureux.

Nous autres, on transporte des filles quand le panier à salade est trop plein et, dans le secteur, il est plein assez rapidement. Nous voilà pris avec Francine et Lucie, deux des meilleures travailleuses, mais quel caractère elles ont.

– Hey, laisse-nous partir, Claude.
– Les filles, j’peux pas. Votre cul appartient à la moralité.
– Tu veux le voir, mon cul ?

Faut dire que Francine n’est pas tellement gênée et que son cul a dû photographier plus de la moitié des flics du secteur.

– Tu pognes, Claude !
– Boug… Mets-en pas plus.

Les filles sont dans les cellules et on nous demande déjà sur la route. Notre sergent nous attend pour monter dans un chic club gaspésien sur Sainte-Catherine. Les Gaspésiens sont des gars de party, mais quand ils sont assez saouls, tu peux être sûr que la bataille va pogner et c’est ça qu’on s’en va régler.

Quand on arrive en face du club, il y a déjà deux autres voitures à part le sergent et c’est à sept hommes que l’on grimpe l’escalier qui mène au troisième, ben oui un troisième et un long, un très long escalier. Nous sommes presque en haut, quand la porte s’ouvre et qu’un corps descend en roulant, suivi d’un deuxième. On se tasse tous pour les laisser passer.

Nous voilà dans le club; c’est comme dans un western. Les chaises sont lancées et volent au dessus de nos têtes, des gars se frappent, les bouteilles éclatent sur les murs et les deux videurs de service en ont plein les bras. Ils allaient sortir un autre client avec leur méthode habituelle, le roulé boulé.

Tout se calme dans les minutes qui suivent, on adopte la méthode des videurs et les clients comprennent que la fête est finie. Pas question de faire des arrestations, les gars qui ont déboulé ont déjà leur sentence.

– As-tu faim, ti-cul ?
– Non…
– Moé, j’va aller me chercher des roteux.

Et c’est en mangeant les roteux d’une main et conduisant de l’autre que Bougalou m’entraîne sur la rue Cherrier. Tout à coup, devant nous une bicyclette à moteur nous coupe le chemin si brusquement que Boug en échappe ses frites.

– Tabarnak !

Nous voilà à la poursuite du vélo qui file le plus rapidement possible. Le voilà qui passe le feu rouge à Ontario puis toujours en plein élan, il fait la même chose à de Maisonneuve. Bien sûr, nous autres, on ralentit quand même un peu aux intersections et le jeune prend de l’avance. Malgré tout on réussit à la tasser au moment où il descend de son bolide pour entrer dans une discothèque, la formidable La Truie.

Je n’ai que le temps de lui sauter dessus. Il se bat comme un désespéré et finalement je lui assène un de ces coups de poings qui le met K.O. Je fouille finalement notre énervé. Il a les poches bourrées de pilules de toutes sortes.

– On va aller faire un tour au poste.

Le ti-cul, le bicycle et les pilules sont embarqués direction poste de police. Là, notre sergent dont les cellules sont pleines nous regarde avec un air de dire « C’est pas vrai ».

Je réussis avec les bouteilles de prescriptions à retracer le papa du garçon et je lui explique la situation. C’est pas long qu’il arrive au poste et ce monsieur très digne regarde toutes les bouteilles, environ deux cent cinquante pilules, des stimulants, des Valium et un tas d’autres. L’homme me regarde d’un air sombre et me dit :

– Il a pris ça dans mon cabinet, allez-vous l’accuser ?
– Non.

Je vais chercher fiston en cellule; il est toujours assez fendant. Il a l’œil un peu enflé, mais pour la gueule, il reste capable de t’asticoter. Papa regarde son fils arriver et voit que l’œil de son poupon n’est pas de taille normale.

– Vous l’avez frappé ? Vous savez que je pourrais vous poursuivre ?

Je le regarde avec un petit sourire qui se veut insouciant. Le fils commence à nous insulter comme du poisson pourri et le père tente de le calmer. Malheureusement, le fils se tourne contre lui et le traite de merde, de bourgeois ventru, d’écœurant, jusqu’à ce que l’on entende le bruit d’une bonne, mais d’une vrai bonne claque en plein visage. Je regarde par dessus le comptoir : notre ti-cul est assis avec une belle grosse marque rouge. Alors, je regarde le papa.

– Ça fait du bien, hein ?

L’homme ne répond pas, il ramasse son rejeton et passe la porte. On n’en entendra jamais plus parler.

Libre édition Claude Aubin
Libre édition Claude Aubin