Tout ça pour une maman qui n’a pas téléphoné

Claude Aubin
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Claude Aubin: Sergent détective à la retraite du S.P.V.M., il a travaillé sur les groupes organisés tels la mafia Russe, les groupes Jamaïcains, les Pakistanais et les gangs de rues. Il aura plus de 5,000 arrestations à son palmarès. Puis de 2003 à 2012 il devient chroniqueur au Photo Police, en plus d'écrire trois livres et faire un peu de cinéma. En 2014, il se retrouve blogueur au Huffington Post. Et devient collaborateur au Dixquatre.com
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1977, poste 33, centre-ville

Depuis deux mois déjà, je travaille en civil avec Luc, une sorte de mini moralité, visitant les clubs du secteur. À mon arrivée au poste, tout le monde est sur le gros nerf. Ça fait au moins trois heures que l’on cherche une petite fille qui n’est pas rentée à la maison. Le directeur a gardé des gars de la relève précédente en temps supplémentaire et, bien sûr, Luc et moi, changement de programme, on ne visitera pas de club ce soir.

Nous devenons donc le groupe spécial d’intervention Petite fille disparue. Il ne doit plus y avoir de voitures qui répondent aux appels. Notre job ? Aviser les médias, faire passer des photos. Il n’y a pas Internet à l’époque, tout se fait par voitures. Va porter une photo ici, une autre là !

C’est beau de voir ça des gars qui prennent ça à cœur. On dirait que tout le monde dans le poste court après son propre enfant. Des journalistes se pointent, il y a aussi des bénévoles qui viennent de partout. Notre lieutenant me donne une nouvelle mission : une plaque à vérifier.

– Un gars a vu quelqu’un qui aurait fait monter une petite fille dans l’après-midi. C’est peut-être rien, mais… Il a une plaque.

Selon l’information anonyme, il s’agirait d’un homme de couleur dans la trentaine, peut-être même la quarantaine. Mais c’est la seule piste, alors suivons là.

Nous voilà à la recherche du propriétaire de la plaque. Malheureusement, c’est une plaque qui n’est pas encore dans le système informatique. Ça aurait été trop facile.

Me voilà appelant dans les bureaux de Québec, après les heures de travail. Je passe de numéro en numéro, de répondeur en répondeur. Finalement, on réussit à savoir que la plaque a été donnée par un caisse populaire de Ville d’Anjou. C’est bien beau ça, mais la caisse elle est fermée elle aussi. Encore une fois, je réussis à rejoindre le gérant de la caisse qui ne veut absolument pas me croire. Un gars qui appelle et qui dit « Va ouvrir la caisse »… Ben voyons donc !

Mon lieutenant doit confirmer avec le gérant qui ne semble pas plus le croire que nous. Belle engueulade au téléphone. Au bout d’un moment, quand une voiture de police se rend chez lui, le pauvre gérant doit bien se rendre compte qu’on n’est pas des voleurs.

Cette fois, on file à la vitesse de l’éclair vers la caisse populaire. Pas trop mal, on arrive avant lui et son escorte de police. Il faut dire que notre conduite est exemplaire, rien en bas de cent kilomètres à l’heure.

Quand notre gérant arrive, il a le culot de me demander ma plaque. Il est entouré de deux flics en uniforme, je me pose la question si un tel scénario serait bon pour la télé. Ça serait tout un chiard, et tout ça pour voler le nom d’un gars qui a payé une plaque. En fait, ce n’est pas tout à fait ça, on a déjà un nom, mais pas l’adresse.

Il est maintenant plus de vingt-deux heures. Cette fois, Luc et moi, nous nous rendons près de l’adresse du suspect. C’est un sous-sol de duplex dans Saint-Léonard. Il n’y a pas de lumière sauf une petite veilleuse et la voiture n’y est pas. Pourtant, il me semble y avoir du mouvement.

Trente minutes plus tard, mon lieutenant et quelques voitures de police arrivent le plus discrètement possible sur les lieux.

– Avez-vous vu quelque chose ?

– On dirait qu’il y a quelqu’un, mais qui vit dans le noir !

Le lieutenant me regarde et il semble hésitant alors je propose d’y aller quand même.

– On va passer par l’arrière et vous autres, prenez l’avant.

C’est fait, on ne va pas quand même pas attendre qu’il ouvre la porte pour nous inviter.

Luc et moi, nous nous glissons vers l’arrière de la maison et nous essayons de nous fondre le plus possible avec les briques du duplex. Tout à coup, je regarde en face de moi, sur l’autre galerie, celle du duplex voisin : un homme me pointe avec un fusil de chasse calibre 12.

– Shit !

J’ai mon arme dans la main droite, bien visible, et je fais le premier geste qui me passe par la tête : je lui envoie la main avec ma main gauche. Le bonhomme reste sous le choc je crois. Luc sort sa plaque de police, celle du porte-monnaie. Elle ne fait pas cinq centimètres, comme si l’autre pouvait la voir. Alors je chuchote fortement POLICIA. Ça peut paraître idiot, mais allez savoir pourquoi, ça fonctionne.

Cinq minutes plus tard, nous sommes à l’intérieur où une vielle dame presque aveugle nous reçoit. Son fils arrive presque immédiatement sur les lieux et, au bout d’un moment, on s’aperçoit que quelqu’un a profité de l’occasion pour les faire suer.

Nous terminons la nuit sans avoir pu retracer la petite. Ici, tout le monde a la face longue de fatigue et de dépit. Nous nous proposons pour rester, même gratuitement. Et tout à coup, bonne nouvelle. La petite était restée à coucher chez une amie et la maman avait tout simplement oublié d’aviser! Ils n’avaient pas regardé la télé, ce soir-là. Pas croyable!

Mais bon, ça finissait bien…

 

Libre édition Claude Aubin
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