Un flic appelé Cartouche

René Duperron, mieux connu comme Cartouche, fut un flic d’exception. Il aura passé toute sa carrière d’officier de police sur la rue Saint-Laurent. Faisant la faction entre René-Lévesque et Sainte-Catherine, René Duperron aura, durant trente-cinq années, battu le pavé d’une rue qui fut la plus active, la plus dangereuse et la plus connue de la ville de Montréal.

Au fil des décennies, il y aura deux postes de police numéro 4. Le premier, un poste datant du 19 siècle, vétuste et vermoulu, démoli pour faire place au CÉGEP du Vieux Montréal et celui du 105 Ontario Est. L’édifice sert maintenant à des groupes sociaux et communautaires. Ces deux bâtisses mythiques étaient bien connues de tous les truands, mafieux, ivrognes et badauds. René Duperron l’était tout autant. L’homme de la Main deviendra une légende bien avant son départ.

De 1950 jusqu’à 1980, il fallait avoir le cœur bien accroché et les épaules épaisses pour résister aux multiples bagarres, meurtres, attaques et blessures de toutes sortes, dans le Red Light de l’époque. On y retrouvait, pêle-mêle, caïds, prostituées, travestis, ivrognes et clients de tous genres. La Main fut longtemps l’endroit où des dizaines de gros bras tentaient de se faire une réputation, en battant un flic. Malheureusement pour eux, à cette époque, beaucoup de flics étaient de taille pour les mâter. Cartouche était de ceux-là; l’homme n’a jamais eu froid aux yeux et tout le monde avait appris à le craindre, parfois même les autres flics.

Pas de permis de conduire

René Duperron fut un des rares flics sinon le seul à ne pas posséder de permis de conduire, ni avoir conduit une voiture de police. Toute sa carrière de trente-cinq ans, fut celle d’un gars à pied, un gars de beat comme on disait dans le département. Les officiers connaissaient sa valeur et ils n’avaient pas peur de le laisser seul dans la fôsse aux lions. Ce super flic de la Main ne s’en laissait pas imposer par qui que ce soit. Tu obéissais à ses ordres ou tu risquais de te ramasser assez rapidement sur le cul. C’était la norme et tout le monde s’y conformait.

Coup de feu dans la nuit

Dans les années 60, alors que je commençais ma carrière au même poste que notre légende, mes partenaires de faction racontèrent que Cartouche s’était fait cracher dessus par un ivrogne accoudé à une fenêtre, juste en haut du Montreal Pool Room. René avait tout simplement sorti son arme de service, pour tirer en direction de la fenêtre. Jamais je n’aurais pu croire une telle histoire. Mais un jour de décembre 1969, j’ai rencontré celui sur qui il avait tiré. Le vieux bonhomme m’avait lui-même raconté la scène : J’étais ben saoul, pis quand j’ai vu le gros Cartouche, j’ai craché dessus pour faire une blague. Pis le gros a tiré dans ma direction. Il ne voulait pas me tuer, il faisait une joke! Lui et moi on des des chums…

Il faut dire qu’à l’époque, l’arme de service était un colt .038, qui ne faisait pas beaucoup de mal. La balle avait peine à traverser un manteau de cuir. Malgré tout ça, pendant des années, nous avons pu apercevoir la longue éraflure laissée dans la pierre grise. Elle doit y être encore.

Cartouche tire dans l’horloge

Dans l’ancien poste 4, celui où il y avait encore une écurie et des chevaux, ce même gros bonhomme avait fait feu sur l’horloge de la salle de garde. Des flics pas très brillants l’avaient mis au défi de frapper le 6 d’une seule balle et à bonne distance. René ne se laissait pas défier par personne. Un policier, un officier ou même le Diable en personne, rien ne le faisait reculer. L’horloge rendit l’âme et comme le poste allait bientôt fermer, ça ne posait pas de gros problèmes. En voyant le trou dans l’horloge, le directeur du poste avait souri, puis était retourné dans son vétuste bureau.

La méthode Cartouche

À mon arrivée en 1968, nous étions toujours en faction, c’est-à-dire à pied, sur la Main. Sans vraiment s’en douter, Cartouche nous montrait comment travailler dans le secteur. À l’époque, les officiers dépêchaient quatre hommes sur cette rue. De son côté, Cartouche s’y rendait seul ne voulant personne avec lui. La Main de l’époque possédait six clubs et une taverne qui brassaient en permanence et quelques minables cantines, où il fallait être fait fort pour avaler les ratas et les bouillies qu’on y servait. Deux d’entre elles répondaient aux noms d’El Dorado et de Domestick. Les deux endroits rivalisaient pour l’insalubrité, la malpropreté, les cafards et les odeurs nauséabondes. C’était aussi là que pour trente sous, l’énorme Annette s’assoyait sur une grosse bouteille de bière qu’elle faisait disparaître à l’intérieur de son sexe velu. La grosse femme payait ses cafés avec ça.

Quand Cartouche passait la porte de la cantine, jetant un coup d’œil circulaire, on voyait se lever une dizaine d’hommes se dirigeant soit vers la porte, soit au comptoir, pour ramasser un café frais. Cette soudaine activité ne nous surprenait plus. Car avec le temps, nous avions appris le pourquoi. Nous regardions, toujours un peu perplexes, le gros homme passer de table en table et tremper son énorme index boudiné dans quelques tasses de café en disant :

– Ton café est froid, dehors.

Personne ne rechignait. Si le café était encore tiède, le pauvre gars pouvait continuer à savourer le jus de doigt. C’était la méthode Cartouche. Souvent les restaurateurs de ces bouges lui offraient du café ou de la bouffe gratuite, le gros homme les regardait en riant. Jamais il n’aurait accepté. René aimait mieux préparer ses repas dans la cuisine du poste. Pourtant, à la même époque et même un peu après, j’ai vu plusieurs autres flics bouffer les ragoûts dégueulasses des cantines car, comme ils le disaient si bien,  »c’est sur le bras ». Cartouche les méprisait, il aimait garder sa liberté. Personne n’allait l’acheter avec des cafés ou de la bouffe. En fait, personne n’allait l’acheter tout court! Quand Cartouche laissait sa place, quand il était en congé, il nous arrivait souvent que des bonshommes viennent nous demander nerveusement :

– Cartouche travailles-tu à soir?

Il s’agissait souvent de gars qui avaient fait du trouble au chic café Chez Peter, au bar Rialto, au Saint-John, ou dans un autre de ces formidables clubs qui avaient pignons sur rue. Il pouvait aussi s’agir de gars qui se ramassaient saouls trop souvent et que René ramassait par la peau du cou pour les reconduire jusqu’à la Catherine. L’endroit était hors de son territoire, la frontière de son royaume s’arrêtait rue Sainte-Catherine. René Duperron barrait de la Main pour deux à trois semaines, voire pour quelques mois, tout bonhomme qui ne se comportait pas correctement. Des ivrognes bagarreurs furent ainsi bannis à vie par notre gros homme. C’était ça, la méthode Cartouche.

Manouche, la reine de la Main

Une chose que Cartouche trouvait bien drôle… Il y avait la belle Manouche, une blonde platine à la poitrine plantureuse, aimant tâter le pénis des recrues. La reine de la Main et le gros René se connaissaient depuis des lunes. Il arrivait que sous les yeux amusés de notre homme, la voluptueuse Manouche surprenne les jeunes flics avec sa tactique des mains baladeuses. Les jeunes en rougissaient de gêne, alors que notre gros homme encourageait la belle. Je crois qu’ils avaient commencé ensemble sur la rue Saint-Laurent. Elle comme lui, furent des légendes de leur vivant. Manouche savait faire plaisir aux hommes dans tous les sens du mot. Cartouche, comme un grand frère, veillait un peu sur elle. Il faut dire qu’elle avait certains défauts, comme de finir couchée bien saoule, dans l’entrée de certains bars. René faisait venir une voiture de police pour reconduire la belle à sa maison de chambre, quelques rues plus loin.

Une petite marche avec cinq détenus

Il est arrivé qu’une nuit de septembre 68, alors qu’il se tenait au coin des rues Sainte-Catherine et Saint-Laurent, René remarqua de la lumière dans un commerce au dessus du restaurant Ben-Ash. Ces lumières étaient des lueurs de lampes de poche. Ce flic comprit vite qu’il avait devant lui un cambriolage. En moins de deux, grimpant l’escalier de secours, il surprit cinq lascars en pleine action. Notre limier revint au poste avec ses cinq détenus.

Rien de bien inusité pour un flic! En fait, un peu quand même puisqu’on pouvait voir marcher cinq bonshommes au pas, l’un derrière l’autre et les mains en l’air, suivis par une police revolver au poing, répétant tous les dix pas :

– Si quelqu’un dépasse la ligne, je le tire.

Le nouveau sergent n’en revenait tout simplement pas. Pas plus que plusieurs badauds du Plan Jeanne Mance qui en parleront pendant des années. Le vieux René était comme ça, pas besoin d’aide, je m’occupe de mes affaires moi-même. Cette façon de faire, il la répétera avec régularité. Presque tous ses détenus auront eu à trotter jusqu’au poste de police. René n’aimait pas l’automobile.

Des carnets remplis et une discothèque incroyable

Voir René Duperron témoigner à la cour était toujours aussi édifiant. Notre policier pouvait vous décrire une scène avec précision. Il avait pour cela, un carnet dans lequel il notait tout. De la température, aux numéros de boîtes de rues qu’il devait sonner, jusqu’aux heures de ses présences. Une arrestation y était consignée avec un soin évident, vêtements, paroles échangées, précision du nombre de fois qu’il avait avisé ou arrêté l’homme dans les dernières années. Des enquêteurs cherchaient un suspect se tenant sur la rue Saint-Laurent, ils n’avaient qu’à demander à René. Il savait tout et connaissait tout le monde.

En bon flic, René conservait précieusement dans des boîtes de carton, tous ses carnets classés par date et par année. Il aurait pu vous raconter une anecdote avec la précision de l’horloge mais il ne les racontait pas. René était un loup solitaire qui ne se liait jamais facilement. Pourtant, si vous vouliez l’entendre, vous n’aviez qu’à aborder la musique, sa seule passion. Cet homme à l’allure rustaude, pour ne pas dire carrément néandertalien, devenait un dictionnaire, une encyclopédie des auteurs et des œuvres. Un pan de mur complet de vinyles de tous les auteurs classiques ornait son appartement. Ni Mozart, ni Bach n’avaient de secrets pour lui. C’était le seul moment où il devenait presque intarissable. Des stations de radios réputées l’appelaient régulièrement pour lui demander s’il possédait tel ou tel disque rarissime et presque à coup sur, René répondait oui! Ça, c’était l’autre Cartouche, le vrai René Duperron.

Mauvais caractère

René fut souvent la risée de certains jeunes confrères qui ne l’avaient pas connu dans ses bons jours. Plusieurs détestaient le fait qu’il fasse cuire son éternel steak beurre, qu’il soit midi ou trois heures du matin. Alors, certains lui jouaient des tours. Ils cachaient la poêle ou même déplaçaient la boîte à lunch de notre cerbère. René se mettait proprement en rogne. Je l’ai vu courir après un de ces farceurs, armé d’un couteau de boucher et je vous prie de croire que l’autre avait intérêt à bien se cacher pour le reste du quart de travail. Tout comme un Corse, René avait la rancune tenace.

Il fallait voir la galère quand un nouveau sergent à peine promu l’assignait à une autre faction que sa Main. Le pauvre officier se faisait passer le savon du siècle. René s’approchait si près du bonhomme qu’il en devenait dangereux. Le pauvre sergent n’allait plus jamais commettre pareille erreur. La Main était son territoire, sa chasse gardée, tous les officiers devaient le savoir.

Un malfrat s’en prend à Cartouche

À la fin de sa carrière, par une nuit comme les autres, Cartouche était entré au Montreal Pool Room, vérifier comme à son habitude, l’allure des clients et constater comment ses amis restaurateurs s’en sortaient avec eux. Plus loin à l’arrière, un jeune baveux assez bien bâti, jouait au billard. Le grand garçon mal embouché eut le malheur de lancer quelques paroles blessantes à l’égard de notre vénérable flic, de près de soixante ans. René n’allait pas laisser passer l’affront.

Quelques minutes plus tard, toutes les voitures du secteur reçurent l’appel : Policier en danger demande de l’aide. Ce genre d’appel donne toujours froid dans le dos. Quelques dizaines de voitures vinrent rapidement s’agglutiner devant le commerce de hot-dog. Tout le monde craignait pour la vie de Cartouche. Quelle ne fut pas la surprise de tous. Le grand escogriffe croyant rencontrer une proie facile, se retrouvait couché par terre le nez en sang, alors que René, vieux bonhomme rempli d’arthrite, le tenait fermement en lui répétant :

-Tu n’as pas honte de t’en prendre à un vieux débris comme moi?

Le jeune homme reçut en fait deux sentences. La première, du vieux flic qui lui avait cassé le nez. La deuxième, d’un juge de la cour municipale qui sala la note, pour avoir attaqué un monument national.

Cartouche prendra sa retraite quelques mois plus tard, il avait fait plus de trente-cinq ans sur sa Main. Le vieil homme n’a pas voulu de fête de départ. Presque tous ceux qu’il avait connu étaient morts ou partis et les jeunes étaient passés à autre chose. De temps en temps, on le verra passer au bureau, juste pour dire bonjour. Nous autres, les plus vieux, on se souvenait de l’époque. Les jeunes ne croyaient à aucune des histoires racontées, elles semblaient trop grosses pour être vraies. Personne ne va le croire. Pourtant, René Cartouche Duperron a existé et la réalité dépasse la fiction.

Le roi Cartouche aura régné sur la Main pendant trois décennies. C’était au temps où il fallait retrousser ses manches et se salir les mains. Malheureusement, peu de gens s’en souviennent.

Libre édition Claude Aubin
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