Claude Aubin | Faut pas demander

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J’aimerais partager avec vous quelques anecdotes d’une vie de 32 ans de flicaille. Elles sont véridiques et sans l’ombre de censure. Autre chose que j’aime partager avec vous : les commentaires et les questions. Alors ne vous privez pas de m’écrire, je serai ravi de vous répondre. Vous trouverez au bas de mes billets, l’image de mon site Web. Allez regarder, il vous étonnera sûrement. Claude Aubin.


La journée est assez chargée : trois détenus pour vol et une dizaine de plaintes qui vont avec. Mes petits voleurs sont des habitués, l’un d’entre eux, est le fils de Marvin, celui qui avait mis un contrat sur ma tête. Ce grand bêta ne peut s’empêcher de se mettre dans le trouble, c’est comme une deuxième nature. Cette fois, ses amis et lui ont décidé de se payer des steaks chez Steinberg. Se payer est un grand mot, ces jeunes ne payent rien alors ils courent vite !

Le grand Michel, un des jeunes enquêteurs nouvellement arrivés vient à ma rencontre l’air embarrassé.

– Heu… J’ai besoin d’aide. J’aimerais faire une perquisition et je ne sais pas comment remplir la paperasse.

Ça, c’est assez normal car chez nous, il faut apprendre sur le tas. Le jeune Michel a été jumelé au vieil Ernie, un ancien joueur du Canadien du début des années cinquante. Le pauvre homme est à quelques semaines de la retraite, il ne parle qu’en anglais, il est malade, presque grabataire et ne sait pas lui non plus comment remplir toute cette paperasse. Il n’avait pas à le faire, Ronnie le faisait à sa place. Mais voilà, Ronnie est à la retraite lui aussi, alors le beau Paul, notre lieutenant, l’a jumelé avec Michel. Bon, il y a des points positifs à tout ça, Michel s’accommode des longs déjeuners du matin au resto l’Alsacienne et des repas interminables du midi. Faut croire que le métier rentre.

– Tiens, c’est comme ça.

Je prends quelques minutes pour le lui enseigner, il en aura besoin, c’est quand même son métier.

Je retourne à mes détenus, ils ne vont pas s’évaporer. Comme ils ne sont pas de dangereux criminels, la loi ne me permet pas de les garder détenus. Alors je prend mon temps pour les libérer ça leur fera moins de temps pour faire les cons. Je suis toujours à travailler le dossier quand Michel revient me voir.

– J’ai le mandat de perquisition. Je sais que ce n’est pas tellement nécessaire, parce que je ne suis pas sûr de trouver ce que je cherche dans cet appartement pourri.
– Et tu as pris un mandat ?

Michel hausse les épaules.

– Tu veux venir fouiller avec nous ? Ernie ne va pas bien, il se sent un peu malade.

En fait Ernie est un peu, et comme à tous les jours à cette heure, assez bourré pour tuer un cheval avec son haleine.

– T’en fais pas, ça va se faire vite. C’est juste pour fermer des portes.

Drôle d’expression, les enquêteurs aiment bien utiliser ça comme expression : fermer des portes. On ne fait pas d’enquête pour trouver la vérité, mais pour fermer des portes et ne pas avoir l’air idiot quand le lieutenant te pose des questions.

– Bon, allons fermer des portes.

Nous voici dans un appartement minable de la rue Hampton. Ici, tout est le bordel. C’est à croire qu’une grenade a explosé au milieu de la place. Ça me fait penser à la chambre de mon fils. Michel et moi, on se partage le travail. Comme il y a quatre pièces, on s’en tapera deux chacun et le vieux Ernie montera la garde.

La perquisition commence, les fouilles se font en silence car il faut assez d’attention pour tenter de trouver ce que l’on cherche. Ah oui, c’est vrai, qu’est ce que l’on cherche ? En fait, ce sont une vingtaine de cartons de cigarettes, des billets de loto et quelques babioles, ça devrait se voir.

La fouille se termine sans résultats. Michel est très heureux, car le travail est fait et il n’aura pas l’air de ne pas avoir tout fait dans ce dossier.

– Ok maintenant, tu prends mes deux pièces et je prends les deux tiennes.
– Nooon, on a fait le travail, pas la peine de recommencer.

Ernie me regarde avec un sourire en coin, je sais qu’en des temps meilleurs il était pas si mal comme flic.

– Heu, Michel. Je ne fais que de cette façon les perquisitions. Ce n’est pas une question de confiance, c’est juste que comme ça tout le monde est couvert.

Pas très heureux, Michel regarde sa montre soupire fortement et hausse méchamment les épaules.

– Si tu veux.

Je me rends à la cuisine et regarde à la première place qui me semble une cachette, sous l’évier. Je me glisse donc dans la saleté et les bibittes pour y trouver sous une vieille chemise, les cartons de cigarettes et tout le reste.

– Michel !

L’autre arrive alors que, sous l’œil attentif d’Ernie, j’ai déjà un petit tas de cartons qui font surface. J’ai toujours la tête sous l’évier quand j’entends clairement la voix de Michel.

– Ostie ! Là, j’vais être obligé de faire du temps supplémentaire. J’ai une sortie, moé, à soir !

Je sors de mon trou pour le regarder bien en face.

– Si tu ne voulais pas trouver, fallait pas me demander de t’aider.

En fait, c’est ce qu’il fera à l’avenir. Jamais plus, le temps qu’il sera au poste, il ne me demandera de l’aide. Il finira derrière un bureau à la cour des sessions à corriger les rapports. Quant à Ernie, il prendra sa retraite et s’éteindra quelques semaines plus tard.

Libre édition Claude Aubin
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