Petite histoire de Noël

J’en étais au premier Noël de ma carrière policière en 1967, j’avais quand même huit mois de service comme flic, un bail! Bien sûr je travaillais de nuit comme la plupart des jeunes du poste.

Par : Claude Aubin 

Le sergent Lawrence, Jean-Charles pour les intimes, était volontairement de nuit pour l’occasion. Ce grand échalas au sourire éternel aimait bien prendre soin des gars de nuit à Noël et au jour de l’An : il apportait des tourtières et du ragoût que sa mère préparait pour le groupe. Pour ce faire, Jean-Charles gardait deux hommes avec lui pour tout préparer.

– N’oubliez pas le réveillon à trois heures.

Oui, le réveillon ne pouvait se faire avant trois heures. Le poste au Nord de notre secteur avait le sien vers 2 heures et nous les remplacions pour l’occasion. Ils devaient faire pareil avec nous.

De notre côté, nous, les plus jeunes, il nous fallait patrouiller à pied une rue Saint-Laurent pratiquement vide. À l’époque, les bars fermaient à Noël et la faune habituelle était sûrement ailleurs. Il ne restait que quelques taxis attardés, une ou deux tapineuses et quelques SDF n’ayant pas le 25 cents pour dormir sur le plancher des maisons dites  »Lodgins ». Plusieurs passaient la nuit dans quelques boîtes de carton tout en sirotant un merveilleux liquide fait d’alcool à friction, de vin Saint-Georges et de restes de bières trouvés dans des bouteilles derrière certains bars.

Petite histoire de NoëlContrairement au sergent, le lieutenant M. que nous appelions sœur sourire veillait à ce que nous soyons toujours présent sur la rue. Pas question de se cacher dans un resto du Chinatown pour se réchauffer un peu. Alors, nous contournions la directive par une fréquente envie d’uriner et une inscription dans notre obligatoire carnet de route.

Jocelyn qui, tout comme moi, était une recrue me suivait en jacassant. Le pauvre aurait pu être n’importe quoi d’autre que flic, car la flicaille n’était surtout pas dans ses cordes.

Alors qu’il me racontait ses déboires, nous tombons face à face avec un bonhomme mal fagoté tentant de casser une vitre de guérite de stationnement. En fait, il ne tente pas, il fracasse la vitre devant nous.

– Allez-vous m’arrêter?
– Oui…
– C’est correct, je veux aller en dedans…

Le voilà tout gaillard, il est plus heureux que nous. Il passera l’hiver au chaud et comme la marmotte, il sortira au printemps. Nous voilà au poste de police où Jean-Charles nous regarde sans trop sourire. Il aurait mieux aimé ne pas avoir de compagnie en cellule.

Voilà trois heures et tout le monde se pointe. Les gars mangent autour d’une table improvisée. Il y a de la tourtière, des fèves et du ragoût. Mais avant tout, il y a un verre de vin pour tout le monde. Jean-Charles est aux anges, ses gars sont heureux. Tout à coup, il me lance :

– Euh, ti-cul Aubin, fais une assiette pour ton détenu. C’est Noël pour tout le monde ici.

Je le regarde avec étonnement. D’un signe de tête, mon sergent me fait comprendre qu’il est sérieux. Je prépare donc une belle assiette pour un pauvre mec que je ne connais pas, mais qui est tout comme moi un être humain.

– Laisse la porte des cellules ouverte le temps qu’il mange, il ne va pas se sauver.

C’est de lui que j’apprendrai l’amour et le respect des miséreux. Ce sergent de police aurait pu être prêtre, il en avait la vocation. Il aura été mon premier mentor. Jean-Charles est décédé il y a plus de dix ans maintenant, comme beaucoup de flics des années 60, mais ils sont toujours présents dans mon esprit.

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