Claude Aubin : Au poste 15 on ne fait pas que travailler

CLAUDE AUBIN | Cette semaine, j’aimerais vous raconter un truc drôle pour se détendre un peu. Juste pour vous faire comprendre comment on fait pour tenter de garder un esprit sain, en pataugeant dans la fange, presque à tous les jours.

Février 1988, Notre-Dame-de-Grâce.

Imaginez une journée froide de février. La filature se termine et notre suspect ne bouge pas. Il est en train de se taper un film à la télé. Les gars sont un peu blasés et attendent que je donne le signal de départ. Marty dort presque à mes côtés. Longue journée. Je suis tout près de prendre une décision, quand la voiture de Nick et son partenaire, le beau Jean, roule en ma direction. Ils ont peut être une idée géniale, en fait, ils en ont une. Mes deux lascars se stationnent donc à mes côtés et nous entamons une conversation de police.

– On recommence demain, boss? Ta source a appelé?

J’aurais dû me méfier en voyant Nick tout à fait détendu, l’air détaché. La conversation va dans tous les sens et je sens bien qu’il se passe quelque chose. D’un seul coup, Nick sort un gobelet de carton rempli de popcorn qu’il lance directement sur nous. Nous voilà, Marty et moi, couverts de maïs soufflé au beurre. La voiture ressemble à une énorme machine à fabriquer le popcorn. Comme prévu, tous les membres de la filature passent pour regarder le spectacle et les commentaires fusent de partout. Nick a eu sa petite vengeance et tout le monde trouve ça drôle.

L’avant-veille, je l’avais bien arrosé avec l’extincteur du poste de police. Nous étions loin sous la barre du zéro de congélation et avec ses cent cinquante kilos, Nick devenait une cible facile à atteindre. Le pauvre était retourné péniblement à sa case pour se changer.

Des tours comme ceux-là, ça se paye. Cette petite guérilla dure depuis des mois : je me retrouve dans une poubelle la tête en bas où mon bureau disparaît. Nick se retrouve avec une montagne de trombones et de confettis dans son bureau et son attaché-case ou des bottes remplies d’eau et ça, c’est garanti tous les jours.

Claude Aubin : Au poste 15 on ne fait pas que travailler.

Il me reste à trouver le bon moment

Il ne me reste plus qu’à trouver une nouvelle attaque. Nous retournons donc vers le bureau. Marty et moi passons quelques longues minutes à ramasser les dégâts. Pendant ce temps, je cogite et il n’est pas très loin le moment ou il me vient une idée. Le temps d’emprunter les doubles des clés de la voiture de Nick. Je ramasse au dépanneur deux ou trois énormes sacs de chips, que nous prenons bien soins d’écraser. Il me reste à trouver le bon moment. Ce bon moment, c’est Gerry qui me le procure. Mon gros lieutenant a une information de première : trois jeunes évadés se cacheraient dans une maison abandonnée de la rue Grand.

– Je ne veux pas envoyer des gars en uniforme, ils seraient vus de loin. Vous autres, vous avez l’habitude.

Pour peu, je l’embrasserais cet homme

Nous nous retrouvons près d’une vieille bâtisse désaffectée de la rue Grand. Nick me regarde d’un air suspicieux, mais comme je semble prendre la chose au sérieux, il se détend un peu.

– On commence par le sous-sol.

Nous entrons le plus silencieusement du monde, dans les entrailles de cette maison désaffectée. Après avoir sondé une porte placardée, je me retourne vivement.

– Merde, Marty tu as une lampe de poche?

Marty me fait signe que non, Nick me jette un regard interrogatif, je lui fait signe de la main, pas de lumière! D’un geste, je lance mes clés à Marty qui file vers notre voiture. L’équipe avance quand même vers les autres portes, Nick et Jean ont leurs lampes c’est suffisant. Quelques instants plus tard, des bruits se font entendre derrière nous : c’est Marty qui revient avec ma lampe et un petit sourire en coin.

– Il y a encore trois portes, on y va?

Nous n’avons pas fait deux mètres que deux garçons sortent d’une pièce pour se vider la vessie. La surprise est si totale que les jeunes pissent sur leurs espadrilles. Un troisième évadé se pointe avec une fille à peine vêtue. Voilà, notre soirée est faite! L’adolescente tente bien de filer par la porte arrière, mais vêtue comme elle est, elle comprend rapidement qu’elle va se les geler.

– On transporte tout ça! J’appelle les gars de Gerry.

Marty et moi, nous nous arrangeons pour ne pas à avoir à surveiller les détenus. Nick ne semble pas piger tout de suite. Alors qu’il arrive à sa voiture, il constate avec stupeur l’étendue des dommages. Il y a des chips partout, des chips écrasées, broyées, roulées. Il y en a sur les deux banquettes, le tableau de bord et la lunette arrière. Il y en a même dans les fentes qui lancent l’air chaud vers la lunette avant.

Je passe rapidement près de la voiture et lance :

– Aimeriez-vous un coke avec ça?

C’est ça aussi la fraternité dans la police.


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