Féminicides : de quoi on parle, au juste ?

Durant les 12 jours contre la violence faite aux femmes, organisés comme chaque année par la Fédération des femmes du Québec, le mot « féminicide » est revenu hanter les médias à plusieurs reprises à hue et à dia, comme s’il existait un consensus bien établi sur le sens de ce mot. 

Par

Olivier Kaestlé

Mais qu’en est-il au juste?  Et pourquoi inventer un mot spécifique pour désigner le meurtre d’une femme ou de plusieurs femmes quand le mot « homicide » existe déjà depuis toujours ? Une femme victime d’un féminicide est-elle encore plus assassinée qu’un homme victime d’un homicide ?  La vie humaine féminine est-elle plus importante que la vie humaine masculine ?

Les hommes représentent 74 % des victimes

Il faut dire qu’il meure tellement d’hommes dans un tel contexte que le volume même de leurs cadavres suscite la conséquence paradoxale de banaliser leur décès.  Selon Statistique Canada :

« En 2017, la majorité des victimes d’homicide (74 % ou 485 victimes) et des auteurs présumés d’homicide (87 % ou 459 auteurs présumés) étaient de sexe masculin. »

Et comme les hommes restent majoritaires parmi les auteurs présumés d’homicides, vous trouverez toujours une bonne âme pour affirmer que les victimes masculines n’ont que ce qu’elles méritent.

Une définition claire

Selon plusieurs sources, dès qu’une femme est assassinée, elle est victime de féminicide.  Selon d’autres, dès qu’elle meure dans un contexte de violence conjugale, elle décède de cette façon.  Pour ma part, je souscris à cette définition développée par une journaliste belge :

« Selon Vinciane Votron, chef de rédaction à la RTBF, le mot féminicide est lourd de sens et ne devrait être employé qu’en présence de tous les éléments permettant de caractériser un meurtre de femme « parce que c’est une femme »18. »

Le cas Lépine

Dans cette perspective, il est très tentant de voir dans la tuerie de Polytechnique en 1989 par Marc Lépine un féminicide de 14 jeunes femmes.  Mais ces étudiantes ont-elles été tuées « parce qu’elles étaient des femmes » ?  Pourquoi Lépine n’a-t-il pas alors sévi dans une école de secrétariat, de couture ou de coiffure, des établissements où il se trouve encore plus de femmes qu’à Polytechnique ?

La réalité est que les victimes du psychopathe n’ont pas été assassinées parce qu’elles étaient des femmes, mais bien parce que Lépine les avait identifiées, à tort et à raison, comme des féministes, puisqu’elles étudiaient dans un domaine jadis exclusivement masculin. Il s’agit bel et bien d’une tuerie antiféministe, comme il l’a reconnu lui-même dans sa lettre découverte après le massacre.

Le cas Minassian

Le cas d’Alek Minassian est fort différent de celui de Marc Lépine, comme en témoigne cet article publié peu après la tuerie au camion bélier dont il avait été l’auteur à Toronto en 2018 :

« (Toronto) Quelques heures après avoir conduit une fourgonnette louée sur un trottoir achalandé de Toronto tuant 10 personnes et en blessant 16 autres, Alek Minassian s’est décrit à la police comme étant un puceau de 25 ans qui cherchait à se venger après avoir été rejeté sexuellement et ridiculisé par les femmes pendant des années. »

Cet extrait veut tout dire, la majorité de ses 10 victimes étant des femmes, nous avons bel et bien affaire à un féminicide puisqu’il s’agissait d’un acte de vengeance envers la gente féminine.  Ces femmes assassinées l’ont véritablement été, comme le spécifie la journaliste Vinciane Votron, « parce qu’elles étaient des femmes ».

Bien identifier les réalités

Bon, vous me direz, féminicide, attentat antiféministe, qu’est-ce que ça change ?  Finalement, des femmes sont mortes inutilement par la main d’individus fortement dérangés. Soulignons d’abord que les tueries de Lépine et de Minassian représentent des cas extrêmes et – heureusement – exceptionnels.

L’emploi du mot « féminicide » suscite cependant débats et controverse, bien sûr, ailleurs qu’au Québec, on s’en doute, comme en témoigne cet article du Monde :

« La notion de « féminicide », ces meurtres dont sont victimes les femmes ou jeunes filles parce qu’elles sont des femmes, continue pourtant de susciter des réactions partagées. L’éditorialiste de Sud Radio Elisabeth Lévy a ainsi qualifié le terme de « mensonge » lundi 2 septembre. A tort ou à raison ?

« (…) Pour étayer son point de vue, Elisabeth Lévy met notamment en avant le fait que « dans les cas recensés comme féminicides, il y a un nombre significatif de messieurs âgés, très âgés, qui mettent fin aux souffrances de leur compagne. Est-ce que c’est un féminicide ? », lance-t-elle. Un propos qui laisse entendre qu’une partie des féminicides pourraient relever, au moins en partie, d’une forme d’altruisme, et pas seulement d’un geste criminel. »

Trois causes principales

Le même article cite trois causes principales de « féminicide » : les disputes, à 40 %, les séparations, à 19 % et, fait étonnant, la maladie ou la vieillesse de la victime, à 13 %.

L’article poursuit :

« Cela représente bien un nombre « significatif » d’affaires, comme le note Elisabeth Lévy. Peut-on pour autant les résumer à des histoires de « messieurs âgés, très âgés, qui mettent fin aux souffrances de leur compagne », qui n’auraient pas grand-chose à voir avec des féminicides ?  Le détail de certaines affaires laisse peu de doute sur le caractère violent des actes commis. »

J’en reviens à la définition de Mme Voltron.  Les femmes tuées dans un contexte conjugal l’ont-elles vraiment été « parce qu’elles sont des femmes » ?  J’ai des doutes.  Dans un cas de dispute, est-ce la féminité de la victime qui déclenche le meurtre, ou la dispute ?  Dans le cas de la rupture, est-ce le sexe de la victime qui suscite le meurtre, ou la rupture ?  Dans le cas du meurtre en raison de la maladie ou de la vieillesse, est-ce le sexe de la victime qui entraîne le meurtre, ou la maladie ou la vieillesse ?

Le simple bon sens

S’il suffisait aux victimes d’être des femmes pour être tuées, pourquoi ne l’ont-elles pas été bien avant pour cette raison même ?  À trop vouloir « sensibiliser » sur un phénomène par ailleurs tragique, on risque d’en arriver à un effet totalement opposé, particulièrement à notre époque où des idéologues survoltées nous assaillent de « causes » plus farfelues les unes que les autres, dont le « patriarcat du steak », la galanterie violente ou les changements climatiques phallocrates, pour ne mentionner que quelques exemples récents.

Je suis tout à fait solidaire du point de vue de Mme Voltron quand elle affirme que « le mot féminicide est lourd de sens et ne devrait être employé qu’en présence de tous les éléments permettant de caractériser un meurtre de femme « parce que c’est une femme »18. » 

Le simple bon sens…

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