La criminalisation du client rendrait les prostituées « invisibles »…

« La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent, » affirmait Albert Einstein.  Cette maxime m’est revenue à l’esprit à la lecture d’un article paru récemment sur la loi C-36 régissant la prostitution et ses inévitables errances.

Par

Olivier Kaestlé

Pourtant, ce n’est pas la première fois que je lis qu’en criminalisant les clients des prostituées, notre système pousse ses dernières vers une clandestinité qui compromet encore plus lourdement leur sécurité.  La loi C-36, adoptée en 2014 par le gouvernement fédéral conservateur, prétendait pourtant protéger les travailleuses du sexe.

Il aura fallu le décès tragique de Marylène Lévesque, assassinée le 22 janvier dernier, pour infliger un sévère démenti à cette prétention qui relevait davantage d’une idéologie déconnectée que de l’observation de la réalité sur le terrain.

Des « compromis sur la sécurité »

Ainsi que le constate Sandra Wesley, directrice générale de Stella, un organisme de défense des droits des travailleuses et travailleurs du sexe :

« La situation s’est assurément dégradée pour les travailleuses du sexe. On doit faire de plus en plus de compromis sur le plan de la sécurité afin de s’assurer que les clients [ne se fassent pas arrêter]. »

Depuis 2014, il est interdit par la loi de payer des services sexuels.  Le client peut se voir arrêté et condamné, mais pas la prostituée.  En vue de continuer à gagner leur vie, ces femmes et certains hommes la risquent en disparaissant de l’écran radar de ceux-là mêmes qui pourraient assurer leur sécurité en cas de danger : les policiers.  Parlez-moi d’une loi sécuritaire…

Une réserve à signaler les clients dangereux

On note la même réserve à signaler des clients dangereux chez les propriétaires de salons de massage ou d’autres établissements où se déroulent des activités sexuelles tarifées, comme le confirme Yanik Chicoine, propriétaire d’un salon de l’est de Montréal :

« Je peux dire que la majorité d’entre eux n’appelleraient pas la police, parce qu’ils ont peur », souligne celui qui dirige aussi l’Association des salons de massages érotiques du Québec.

 La prostitution de rue aurait diminué de 50 % en Suède ?

Depuis que la Suède s’est improvisée chef de file du mouvement abolitionniste en criminalisant le client dès 1999, ce pays s’est déjà vanté d’avoir diminué la prostitution de rue de 50 %.  Notez qu’il est question de prostitution « de rue ».  Que sont donc devenues ces travailleuses du sexe ?  Retournées aux études ?  Devenues médecins, avocates, secrétaires de direction, enseignantes, infirmières ?  Vous y croyez ?

Dans ce pays où l’on se montre si discret sur la problématique de la recrudescence des agressions sexuelles entraînées par une immigration massive, on affiche un optimisme béat :

« Aucun indice ne laisse accroire un regain de violences. « Selon les prostituées, il y en a même beaucoup moins qu’à l’étranger, souligne Simon Häggström, chef de la brigade antiprostitution de Stockholm. Car elles savent qu’au moindre problème, elles peuvent nous appeler. » En outre, la loi aurait, selon la police, canalisé la criminalité organisée… qui préfère s’installer dans les pays voisins. »

Le Danemark ne marche pas…

 Le Danemark n’a pas sauté dans le train répressif de la Suède, comme le soulignait Antoine No Lastname, auteur d’un essai anti-abolitionnisme intitulé Délivrez-nous des dogmes :

 « Or, son voisin le plus proche [de la Suède], le Danemark, après avoir étudié le bilan du « modèle nordique », ce pays a décidé de ne pas le suivre, car il n’améliorait en rien la situation des sexworkers, et a renoncé à pénaliser le recours à la prostitution; une étude financée en 2010 par le gouvernement danois avait clairement conclu que « la prostitution ne peut pas être traitée comme une entité monolithique et homogène » et que « de nombreux travailleurs sexuels ont choisi leur profession, ils n’y ont pas été contraints. » »

 Les prostituées françaises, pas aussi jovialistes que la Suède officielle

Malgré des études poussées faisant état de la complexité du plus vieux métier du monde, la France a décidé en 2016 d’emboiter le pas à la Suède et de criminaliser le client.  Dans cet article, un rapport fait état des préoccupations des prostituées, et non des boniments de porte-parole officiels.  Elles sont loin de partager l’optimisme bisounours des officiels suédois :

« Le vote de la loi prostitution en avril, « semble avoir plutôt favorisé les violences à l’égard des prostituées qu’accru leur protection », souligne le rapport.

« Depuis lors, les clients sont passibles d’une amende de 1 500 €, pouvant monter à 3 750 en cas de récidive. Ce qui a causé leur raréfaction et une paupérisation des travailleuses du sexe. Par ailleurs, les clients qui restent sont eux plus enclins à négocier les prestations à la baisse ou le port du préservatif, selon ces associations.

«  Les prostituées sont devenues tellement précaires du fait de la pénalisation du client que certaines ont accepté des rapports avec d’anciens agresseurs en espérant qu’ils seraient moins violents », s’étrangle Mme Maffesoli. »

 « Cette absurdité digne de la brigade des mœurs du dix-neuvième siècle »

 Voilà des constats qui semblent donner raison à Alban Ketelbuters, doctorant en études littéraires à l’UQÀM, étonnamment  membre de l’Institut de recherches et d’études féministes de cette université, qui affirmait dès 2012 :

« La politique de pénalisation des clients, cette absurdité digne de la brigade des mœurs du dix-neuvième siècle, tout comme l’éradication en surface de la présence des prostitué-e-s dans les grandes villes, n’ont fait que durcir les conditions d’exercice d’un métier qui ne disparaîtra jamais. »

Un jugement sévère

Ces propos viennent confirmer ceux d’Antoine NoLastname, qui avait tenu ce jugement sévère sur le lobby abolitionniste :

« En réalité, les mouvements abolitionnistes, qui prétendent vouloir venir en aide aux prostitué(e)s, sont en très grande part responsables de l’ensemble des maux, violence, précarité, vulnérabilité à l’exploitation, stigmate, qui frappent cette profession. Quand ces mouvements cherchent à vous apitoyer en dénonçant les terribles conditions de travail des prostituées, les attaques dont elles sont victimes, leur espérance de vie plus courte que celle des autres personnes, ils oublient de dire que ce sont eux, et les règlements prohibitionnistes qu’ils ont érigés et qu’ils proposent encore d’aggraver, qui sont la cause directe de toutes ces souffrances. »

Une réalité trop complexe pour une solution unique

La problématique de la prostitution demeure très complexe.  À l’évidence, les thèses abolitionnistes sont mises à mal par la réalité sur le terrain, qui en démontre la vacuité.  Faut-il pour autant adhérer à l’autre extrême, soit la position de la Fédération des femmes du Québec pour qui la prostitution ne semble pas davantage poser de problèmes que la livraison de pizzas ? 

Peut-on fermer les yeux sur la prostitution juvénile ou sur les femmes forcées de se prostituer soit par la violence, soit par la dépendance aux drogues ou à l’argent ?  Il n’y aura jamais de solution unique de type « one size fits all » à une telle problématique.  À défaut de savoir pertinemment quelles mesures adopter, on peut au moins en identifier une à abolir : la criminalisation du client.

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